Soixante-trois ans durant, la mémoire collective algérienne a été abreuvée d'images de femmes et d'hommes exceptionnellement courageux qui ont consenti le sacrifice ultime, celui de leur vie. Ceux qui ont survécu à sept années de lutte gardent en eux les stigmates d'une guerre hideuse. Ils ont fait l'Histoire mais n'ont pas toujours su la raconter. Une Histoire mal enseignée à l'école. Un passé pas toujours assumé.Nawal Imès - Alger (Le Soir) - Algérienne. L'Algérie l'est redevenue après sept années d'une lutte armée acharnée. Le pays retrouvait sa souveraineté, pansait ses blessures, se reconstruisait. Il sortait de plus d'un siècle de colonialisme qui n'a été vaincu que par les armes. La guerre de Libération qui avait été déclenchée le soir du 1er Novembre 1954 aura été un tournant dans l'histoire du pays.
L'Algérie fête aujourd'hui le 63e anniversaire du déclenchement d'une révolution citée aujourd'hui encore comme l'exemple même de la force populaire. L'Algérie officielle et non officielle se souvient. Depuis plusieurs jours déjà , flottent des emblèmes flambant neufs alors que des commémorations sont prévues sur la quasi-totalité du territoire national. Au-delà du folklore, cette date constitue une occasion de faire une halte pour se poser les questions souvent existentielles. Comment va le pays aujourd'hui ' Quelles sont ses perspectives ' Le serment fait aux martyrs a-t-il été respecté ' La conjoncture économique actuelle est en effet propice aux questionnements. Le pays subit de plein fouet les conséquences d'une crise qui a mis à nu un système adossé aux seuls hydrocarbures. En chutant, les prix du baril de pétrole ont emporté avec eux les discours pompeux et le mythe d'un pays à l'abri de la crise mondiale. Forcés de pratiquer le langage de la vérité, les gouvernants ont fini un par un par reconnaître que les temps étaient difficiles et qu'il était nécessaire d'apprivoiser l'austérité. Si les appellations ont quelque peu varié au fil des années, les Algériens avaient déjà connu par le passé des crises qui, dit-on, ont failli faire basculer le pays. Ce dernier promettait pourtant au lendemain de l'indépendance une vie meilleure à des citoyens n'ayant que trop souffert sous le joug du colonialisme.
Une Histoire mal enseignée
Ceux qui ont vécu cette période se rappellent des privations, des humiliations et de la frustration. Les plus jeunes ont en mémoire des images d'enfants en haillons, de femmes et d'hommes au regard hagard. Les manuels scolaires d'histoire sont souvent illustrés de la sorte. On y trouve également des photos de martyrs.
L'Histoire est ainsi amenée aux tout petits : ils apprennent que la France avait envahi le pays, soumettant ses habitants à un régime d'indigénat. Ils apprennent également qu'après de multiples révolutions avortées, celle de Novembre aura été décisive, glorieuse et sanglante.
Très jeunes, les écoliers connaissent les noms de quelques martyrs grâce à des livres d'histoire qui les glorifient. Ils n'en apprendront pas plus. Ainsi en a décidé l'Algérie officielle : les jeunes générations devaient vénérer les aînés pour leur héroïsme sans jamais rien apprendre du revers de la médaille. C'est ainsi que des pans entiers de l'Histoire ont été occultés. Des noms ont été diabolisés. Rien ne devait écorcher l'image parfaite d'une révolution parfaite. Ni les luttes fratricides, ni les rivalités ni encore moins les sanglants règlements de comptes. La mémoire ne devait être alimentée que d'histoires héroïques faites par des personnes tout aussi héroïques. Résultat : plus d'un demi-siècle plus tard, l'histoire récente de l'Algérie continue d'être un grand tabou.
Une écriture laborieuse
Si le système éducatif a fait beaucoup de tort à l'Histoire, les historiens n'ont pas été en reste. Un nombre important d'entre eux s'est, des années durant, contenté de raconter l'histoire «officielle».
Comme dans les livres scolaires, il est question de batailles héroïques, de femmes et d'hommes tombés au champ d'honneur pour que vive leur patrie libre. Qu'en est-il des discordances au sein même des meneurs de la révolution ' Qu'en est-il de la lutte fratricide ' Des liquidations de grands noms de la Révolution ' Il aura fallu attendre plusieurs années pour que les langues se délient peu à peu. Des hommes et des femmes ont enfin mis leurs plumes au service de la recherche de la vérité. Cela ne s'est pas toujours fait dans la sérénité. Après avoir longtemps été tue, la vérité jaillissait par lambeaux, souvent provoquant d'interminables polémiques. Ainsi après s'être longtemps contentés d'une version épurée de l'Histoire, les Algériens étaient réduits à assister à des échanges virulents. Ces derniers ont eu le mérite de provoquer un débat et de pousser à la réflexion. Peu à peu, le voile se lève sur des pratiques peu orthodoxes, sur des ambitions personnelles souvent démesurées.
Des relations toujours pas dépassionnées
L'Histoire n'est pas faite que de héros. Elle est également faite de traîtrise et de reniement. Elle est surtout faite de passions difficiles à dépasser. C'est le cas des relations algéro-françaises qui connaissent des accès de fièvre réguliers. Tensions et apaisements auront caractérisé ces relations depuis l'indépendance.
L'Algérie indépendante n'a eu de cesse de tenter de trouver le bon équilibre entre rapprochement et distance imposée par un lourd passé. L'exercice a de tout temps été difficile. Le passé commun mais également les intérêts économiques rappellent régulièrement aux uns comme aux autres la nécessité de rester mesuré. L'épineuse question de la reconnaissance des crimes commis par la France coloniale a longtemps empoisonné les relations. Si l'Algérie officielle demandait dans un premier temps ni plus ni moins que la repentance, le seuil d'exigence a, petit à petit, été revu à la baisse. Les polémiques n'en finissent cependant pas, nourries par des propos mal interprétés ou des espoirs infondés. Soixante-trois ans plus tard, le fantasme de la repentance fait encore rêver certains tandis que d'autres tentent de sauvegarder l'esprit de Novembre avec plus de réalisme.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : N I
Source : www.lesoirdalgerie.com