L'année de Sonatrach se termine comme
elle a commencé, dans le scandale des affaires. Totalement décapité en 2010, le
top management de la compagnie pétrolière a diffusé son stress paralysant à
tous les étages. Le départ de Chakib Khelil aurait dû redonner de l'autonomie à
la décision dans le groupe. C'est maintenant la peur des enquêtes du DRS et du
juge qui tétanise sa gouvernance. De ce point de vue le profil bas de Nordine
Cherouati, le successeur de Mohamed Meziane à la tête de Sonatrach, n'aide pas
au redressement.
C'est sans précédent dans la mémoire des
entreprises algériennes. Entre condamnations à des peines fermes de prison
(STH) ; détentions préventives (Conseil d'administration, et branches) et mises
sous contrôle judiciaire (Mohamed Meziane, …), l'appareil judiciaire a réduit
«la liberté de mouvement» de deux P-DG du groupe, de quatre vice-présidents
patrons d'activité, de deux présidents de holdings, de trois directeurs
régionaux et d'une trentaine de cadres de premiers plans de Sonatrach. Au cours
de la même année. «Il y'aura sans doute un avant et un après 2010, dans la vie
de Sonatrach» estime un cadre de l'entreprise qui a vécu le feuilleton des
rumeurs, des enquêtes et des arrestations aux premières loges.
«Entre le mois de mai et le mois de novembre, mes activités sont
tombées de 80%» explique un consultant qui accompagnait les soumissionnaires
étrangers dans les appels d'offres du groupe Sonatrach. Motif, les
consultations étaient reportées, les ouvertures de plis ajournées puis le plus
souvent les appels d'offres déclarés infructueux, les nouveaux marchés
différés. «Les directeurs ne veulent plus prendre la moindre initiative. Ils
ont attendu le nouveau dispositif interne de passation de marché qui n'est
arrivé qu'en automne. Sonatrach tourne encore au ralenti pour tout ce qui n'est
pas stratégique et qui ne bénéficie pas de la couverture politique du ministre
Yousfi, comme la réfection des raffineries» explique le cadre du groupe.
Massacrer Sonatrach pour faire tomber
Chakib Khelil
Le 15 janvier 2010, à peine revenu de son
réveillon à Djanet pour lequel il est aujourd'hui accusé dans la presse d'avoir
affrété gratuitement pour ses besoins personnels un avion de Tassili Airlines,
le ministre de l'Energie et des Mines Chakib Khelil est confronté à un séisme.
Le staff de Sonatrach tombe d'un coup. Mohamed Meziane, P-DG depuis 2004, est
mis sous contrôle judiciaire, ses deux fils sont écroués, ainsi que deux des
quatre vice-présidents de Sonatrach. Un troisième est mis sous contrôle
judiciaire. L'interprétation qui sévit alors est partagée de tous. Le DRS
(sécurité de l'armée) a été cette fois au bout de son enquête et a présenté
devant le juge le management de Sonatrach en prenant au mot – et un peu de
vitesse - le président de la République Abdelaziz Bouteflika qui avait autorisé
l'enquête, mais qui a surtout protégé efficacement jusque là son ami, Chakib
Khelil. En 2006 l'affaire de la filiale BRC de Sonatrach avec les Américains de
KBR aurait déjà dû remonter au-delà de M. Ould Kaddour son P-DG, et concernée
directement le P-DG de Sonatrach et le donneur d'ordres en dernière instance,
le ministre de l'Energie et des Mines. En 2010, tout va aller beaucoup plus
vite, beaucoup plus loin. La chute de Chakib Khelil est alors inscrite dans le
proche agenda politique. Elle survient au mois de mai. Mais ne peut plus
réparer le traumatisme de Sonatrach. Les procédures judiciaires se poursuivent,
de nouvelles affaires arrivent devant les juges, Abdelhafid Feghouli, le seul
vice-président qui avait échappé à la première «rafle» et même assuré l'intérim
à la tête de Sonatrach pendant quatre mois, va, à son tour, en prison en
décembre. Pour un ancien responsable dans le secteur de l'énergie : «il
existait en réalité deux scénarios pour sceller le sort de Chakib Khelil, le
premier l'aurait ciblé directement avec un des dossiers où son nom est le plus
engagé, par exemple l'affaire Saipem. Il aurait sauté et le nouveau patron du
secteur aurait démantelé le système Khelil à sa main. Sans faire de grande
casse dans la maison Sonatrach. C'est le second scénario qui a été choisi.
Celui qui massacre Sonatrach pour faire tomber Chakib Khelil. Personne n'a fait
l'analyse des coûts avant de choisir cette option». Un point de vue qui ne nie
pas que le système Khelil a créé au sein de Sonatrach «un réseau clientéliste qui
se servait aussi au passage, chacun à son échelle».
Le couple Yousfi-Cherouati
peine à rétablir la confiance
Ils sont mal assemblés. Le premier a
trouvé le second en place. Et s'accommode comme il peut de sa présence. Tout le
monde le sait, le fait que Nordine Cherouati ait été désigné à la tête de
Sonatrach par Chakb Khelil avant sa chute, n'aide pas à la cohésion du couple
qu'il doit former avec le ministre de tutelle ; Youcef Yousfi, arrivé quelques
semaines plus tard, rompu au secteur et disposant de ses propres équipes et
fidélités. Début juillet Sonatrach s'est attaquée à la R15, la directive sur
les passations de marchés de 2004, devenue poreuse au fil des ans, avec la
montée en puissance du gré à gré au détriment des appels d'offres concurrentiels.
Le gré à gré est strictement encadré et la préférence nationale instaurée. Mais
l'heure, au sein du groupe, est encore à l'annulation de marchés de l'ère
précédente, et à l'audit des pratiques de sous-traitance. En novembre, c'est
l'avènement d'un code de conduite qui poursuit le démon de la corruption dans
le groupe : «la Société interdit formellement à ses employés de recevoir un
paiement ou toute chose de valeur, de toute personne ou entité quelle que soit
sa qualité, en contrepartie de l'octroi à ladite personne ou entité d'un
avantage matériel ou autre». «Toute tentative de corruption d'un employé de
Sonatrach par un tiers quelconque, doit immédiatement être signalée au Comité
d'Ethique de Sonatrach» rattaché directement au PDG du groupe. A la fin de
l'année ce sont les représentants des travailleurs qui se sont invités dans le
marasme. Les attentes sociales dans le groupe ne sont plus satisfaites pour
cause évidente de crise de management. Or la fuite des compétences vers la
concurrence s'est accélérée en 2010, l'Annus Horribilis de Sonatrach.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Ecrit par : El Kadi Ihsane
Source : www.lequotidien-oran.com