Le scellement de la conquête de lAlgérie
(Deuxième partie et fin)
Ce nest quen faisant une analyse rigoureuse des tenants et aboutissants de lévènement, de ses regrettables retombées sur le devenir du Maghreb quon peut parler, quelque peu éhonté, de la bataille dIsly.
3. Intervention de lEmir
Lorsque la nouvelle de la confrontation imminente entre les troupes du Sultan avec le corps darmée de Bugeaud fut connue, lAlgérie comme le Maroc oriental nattendaient que la consécration de la victoire marocaine pour sembraser dans un élan général. LEmir prit le parti de se battre aux côtés de ses frères comme le lui commandait les textes sacrés qui ont toujours déterminé sa démarche. Avec 500 de ses cavaliers rouges, il rejoignit les troupes marocaines stationnées sur lune des rives de loued Isly. Le spectacle qui relevait davantage de lactivité festive plutôt que dun camp de guerre le glaça au point où il perdit son sang froid. Dans son autobiographie (4), il parle de 70.000 soldats marocains. Il demanda à voir le Prince héritier qui le reçut. Ahmed En-Naciri (5), qui parle, dans son livre, de lEmir avec des propos très durs où percent, malgré lui, des passages qui sont tout à lhonneur de lAlgérien, raconte: «LEmir dit au Prince: tout ce faste que vous étalez à la barbe de votre ennemi ne revêt rien dintelligent. Noubliez pas que vous allez le rencontrer alourdis, recroquevillés et il ne vous restera aucune tente plantée, car tant que lennemi en verra, il naura de cesse que lorsquil y parviendra dusse-t-il sacrifier totalement ses troupes puis il expliqua comment lui le combattait». En Naciri ajoute que « ce que dit lEmir était juste mais, dans la suite du Prince, on considéra le ton utilisé vexant ». Dans son autobiographie lEmir note: «Quand nous nous sommes rendu compte quils avaient refusé notre participation au Djihad, nous nous sommes dit quils étaient sûrs deux-mêmes et que nous en étions légalement exemptés.» (4 - page 101). Selon Léon Roches, lEmir dit aux responsables marocains: «Gardez-vous
de trop approcher votre camp de celui des Français. Quand vous voudrez les combattre, namenez avec vous ni artillerie, ni infanterie. Attaquez-les à limproviste et de tous les côtés à la fois afin de disséminer leurs forces. Fuyez devant leur cavalerie de façon à lattirer dans des embuscades que vous aurez préparées.» Pour le narrateur, «ce sont là des propositions et de sages avis du guerrier
mais le fils de lEmpereur lui avait fait répondre quil navait nul besoin de son aide et lui avait fait intimer lordre de se maintenir à distance».
4. Préparatifs de la bataille.
Bugeaud, convaincu que les tribus de lEst marocain ainsi que celles dAlgérie ne bougeraient pas avant de connaître lissue de la bataille, avait les coudées franches pour affronter larmée qui était stationnée à 20 km de la sienne. Ses arrières étaient protégés. Léon Roches, qui avait été son collaborateur direct de novembre 1839 au 14 février 1846, raconte dans son livre que son état-major était sceptique quant à lentreprise qui allait être engagée. Or, le lundi 12 août, il reçut une dépêche linformant que le Prince de Joinville avait bombardé Tanger le 5 août et faisait route vers Mogador (lactuelle Es Saouira).
Le même jour, il réunit ses hommes et leur déclara: «Après-demain, mes amis,
sera une grande journée, je vous en donne ma parole. Avec notre petite armée dont leffectif sélève à 6.500 baïonnettes et 1.500 chevaux, je vais attaquer larmée du Prince marocain qui, daprès mes renseignements, sélève à 60.000 cavaliers. Je voudrais que ce nombre fût double, fût triple, car plus il y en aura, plus leur désordre et leur désastre seront grands. Moi, jai une armée, lui na quune cohue. Je vais vous expliquer mon ordre dattaque. Je donne à mon armée la forme dune hure (tête) de sanglier
La défense de droite, cest Lamoricière; la défense de gauche, cest Bedeau; le museau, cest Pélissier et moi je suis entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de pénétration?... Nous entrerons dans larmée comme un couteau dans du beurre. Je nai quune crainte, cest que, prévoyant une défaite, elle ne se dérobe à nos coups.»
5. Déroulement de la bataille
Elle eut lieu le mercredi 29 Rajeb 1260 / 14 août 1844. A 6h00 du matin, les 8.000 hommes -11.500 selon dautres sources- étaient au sommet dune colline surplombant Oued Isly et, sur lautre rive, larmée marocaine conduite par le Prince héritier Sidi Mohamed (le futur Mohamed IV). Le périmètre recouvert par les tentes équivalait, selon Roches, à celui de Paris!! 14 canons étaient pointés du côté marocain, 13 du côté français. A lapproche des tentes, Bugeaud lance les 1.500 cavaliers dont il disposait qui semparèrent des 14 pièces dartillerie. En quatre heures, le sort de la bataille était scellé. En-Naciri écrit: «La catastrophe fut si grande que jamais lEtat chérifien na été secoué par un choc aussi terrible» (5). 1.200 à 1.500 soldats marocains furent tués, 1.000 tentes enlevées, toute lartillerie prise ainsi quun butin immense contre 250 soldats français entre tués et blessés. Quant à lhistorien Ibrahim Harkat, il parle de 800 morts marocains et 1.500 à 2.000 blessés. Il parle également de lintervention de lEmir mais impute la défaite marocaine à la supériorité technologique et numérique de lartillerie française exagérant leur nombre pour le porter à 64 canons et, quelques lignes plus loin, il reprend le bombardement dEsSaouira et la prise de la marine française de 120 canons dont la plupart était de fabrications anglaise et espagnole. (6). Ainsi donc les artilleries présentes sur le champ de bataille étaient quasiment équivalentes et les raisons de la défaite sont à chercher ailleurs: Mohamed Zniber impute, lui, la défaite à la mauvaise organisation de larmée et à son mauvais encadrement.
Daprès En-Naciri, au moment de louverture des hostilités, les Français reconnurent la position du Prince héritier grâce à son porteur de parasol. Celui-ci fut touché par un obus et le Prince fut lui-même désarçonné. Il courut à sa tente, mit des vêtements ordinaires et disparut au milieu de ses hommes. Ne le voyant plus, ils annoncèrent sa mort qui fit précipiter dans sa tente tous ceux appâtés par ses biens, pillant et même sentretuant. Bugeaud navait plus quà terminer la besogne. A midi, dans la tente du Prince, il se fit servir un thé agrémenté de gâteaux laissés par son malheureux ennemi. Depuis ce jour, lEmir ne désigna plus le Prince que par lexpression «العقون المخلوع» «limbécile orgueilleux».
6. Epilogue
Sétant enfui à Taza, son père lui intima lordre darrêter lavancée de Bugeaud (qui a fait courir le bruit quil allait se lancer à sa poursuite) en souscrivant aux propositions qui lui avaient été faites avant la guerre.
Le 10 septembre 1844 fut signé un traité de paix avec le sultan Moulay Abderrahmane. Sur les huit articles quil contenait, le quatrième mettait lEmir hors-la-loi au Maroc et en Algérie.
Avant de conclure, nous informons les lecteurs quen juin 1847, le Sultan chargea un de ses chefs militaires, Hicham Lahmar, avec 9.000 hommes de capturer lEmir qui se trouvait dans le Rif. Malgré moult tentatives de convaincre Lahmar de ses bonnes intentions, lEmir décida de prendre linitiative: il se rendit, avec 200 de ses cavaliers rouges au camp militaire marocain. A un contre 45, les Algériens écrasèrent leurs malheureux adversaires. Hicham Lahmar fut tué au cours de la bataille. LEmir interdit à ses hommes toute prise de butin, soigna leurs blessés et fit raccompagner tous les survivants jusquaux portes de Fès. Ce fait darmes souleva lindignation générale à travers tout le Maroc, mettant Moulay Abderrahmane dans une position inconfortable. Charles André Julien rapporte dans son Histoire de lAlgérie contemporaine que «Abderrahmane estimait, en 1847, que léchec quavait subi un corps de troupe marocain dans le Rif, sous les coups dAbd-El-Kader qui se trouvait dans le Rif, était plus grave que laffaire des Chrétiens à Oujda.»!!
Mohamed-Senni Zeddour-Mohamed-Brahim
Ingénieur
Sources :
4/ Autobiographie de lEmir. Editée en fac-similé. Introduction du professeur Abdelmadjid Meziane.
5/ Kitab El Istikça. Chroniques marocaines. Ahmed En-Naciri. Version arabe. 9 volumes. Edition de Dar el Kitab.1954. Casablanca.
6/ Le Maroc à travers lHistoire. (3 volumes) Ibrahim Harkat. Edition Dar Er Rachad Al Haditha. 2002. Casablanca.
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com