
Plus de 2500 personnes campent devant le siège de la wilaya de Aïn Defla depuis le 26 avril dernier.Drapeau national à la main, vêtu d'un t-shirt du onze de l'équipe nationale, Slimani Mohamed, âgé de neuf ans, issu d'un quartier défavorisé de la ville de Aïn Defla, préfère rester avec son père, passant des nuits à la belle étoile avec les gardes communaux qui campent depuis le 26 avril dernier devant le siège de la wilaya. En effet, l'espace vert situé en face du siège de la wilaya est transformé en un terrain de camping où des tentes sont érigées. Le lieu est digne d'un camp de réfugiés.Les yeux de cet enfant, courageux, sont embrumés par le sommeil. «Je suis venu soutenir mon père pour arracher aussi mes droits. Mon père était dans le maquis quand je suis né, alors je ne voulais pas qu'il meure tout seul, je voulais être à ses côtés», nous dit Mohamed. Les centaines de gardes communaux qui nous entourent n'ont pas pu retenir leurs larmes.Devant le mutisme et l'attitude autiste des pouvoirs publics, ces milliers de gardes communaux sont déterminés à poursuivre leur lutte. Cartons et sacs à dos comme seuls bagages. «Nous avons passé, pendant des années, des jours et des nuits dans les maquis dans le cadre de la lutte antiterroriste, alors personne ne pourra nous forcer à quitter cette place, tant que ce pouvoir ingrat n'a pas affiché la volonté de régler définitivement notre problème», dit un garde communal. Un autre témoignage est poignant. Saâd Nasralah, avec sa casquette vissée sur la tête cachant des yeux fatigués, relate ce témoignage très émouvant.Cet ex-garde communal de 57 ans dont le pied a été déchiqueté dans l'explosion d'une bombe lors d'une opération de ratissage dans les monts de Chréa, sur les hauteurs de Tébessa, a fait le déplacement depuis cette wilaya (plus de 1000 km) dit, en larmes : «Je n'ai pas assisté aux fiançailles de ma fille. J'ai préféré rester avec mes collègues ici. Où sont passés ces responsables, ces stars qui défilent sur ces chaînes de télévision 'Nous avons vécu le cauchemar lors des années de terrorisme. Nous avons perdu 146 gardes communaux dans la wilaya de Tébessa. Je ne vais pas quitter ce lieu parce que mes droits et les droits de milliers de veuves sont complètement bafoués. Nous sommes plus nationalistes qu'eux?» D'autres témoignages sont touchants. C'est le cas, de Mokrane Nordine, 44 ans, père de 4 enfants en bas âge, venu de Médea. Il vient de boucler sa 36e nuit à Aïn Defla.Amputé d'une jambe après avoir marché sur un engin explosif artisanal en 2011, Mokrane, visiblement affaibli, ne peut même pas terminer une phrase. «Moi, je suis amputé d'une jambe, d'autres y ont laissé la vie pour que le pays retrouve sa stabilité et que nos enfants grandissent dans la paix. Malheureusement ce n'est pas le cas, nous vivons dans la misère», dit-il. Les quelque 3000 personnes venues de 46 wilayas du pays, qui campent depuis plus d'un mois devant le siège de la wilaya de Aïn Defla, se comportent comme un seul homme.IngratitudeD'ailleurs, nous sommes surpris, à notre arrivée, par le comportement de ces centaines d'anciens gardes communaux qui se sont levés comme un seul homme lorsque deux policiers en tenue réglementaire nous ont demandé notre carte professionnelle et l'ordre de mission. «Vous êtes ici chez nous. Il n'y a qu'El Watan qui accompagne et relate fidèlement nos actions. Nous avons un malheureux souvenir avec la police. Ils ont même tué l'un de nous, Lasfer Saïd, 56 ans, lors de la marche historique du 7 juillet 2012 de Blida vers Alger», lance un garde communal, en tenue de travail.Chouib Hakim, coordinateur national de la garde communale, et quelques délégués de wilaya nous montrent du doigt le jet d'eau situé à l'intérieur de cet espace vert occupé par les gardes communaux. «En réaction à la décision inhumaine du wali de Aïn Defla, qui est allé très loin en ordonnant la fermeture des toilettes publiques et des trois cafétérias du quartier pour nous forcer à quitter les lieux, nous avons répliqué à notre manière, en entourant ce jet d'eau de pots de fleurs ramenés depuis Sétif.Nous sommes ici comme sur la place Tahrir du Caire (Egypte) pas pour faire tomber le système mais juste interpeller les pouvoirs publics sur notre situation», dit Nasrallah, le délégué de Aïn Defla. Prié par ses collègues d'en dire plus, Nasrallah dit avoir préféré délaisser sa famille en restant ainsi avec ses camarades à Aïn Defla. Il use parfois de pirouettes ornées de blagues qu'il raconte avec délectation.Ce garde communal, dont une partie de son pied droit est déformé à la suite de l'explosion d'un engin au cours d'une opération de ratissage, raconte : «Un jour, au cours d'une opération de ratissage avec des gardes communaux, nous avons découvert une bombe artisanale. Après avoir informé les militaires de cette découverte, j'ai demandé à un collègue de me donner un coupe-ongles. J'ai désamorcé la bombe.Je ne suis pas démineur, mais j'ai appris la technique vu que j'ai assisté à maintes reprises, quand les équipes spécialisées de l'armée désamorçaient des bombes.» Le lendemain, raconte-t-il, «un haut gradé de l'armée m'a convoqué avec mes collègues au siège du secteur militaire». Probablement pour une récompense.... Mais non ! A sa grande surprise, Nasrallah, lui, le héros qui a eu le courage de désamorcer l'engin explosif, est remercié d'une décision de retenue sur salaire. «Nous étions insultés, humiliés et j'en passe», dit-il.Chantage, intimidations et menacesLe gérant d'une cafétéria située en face du siège de la wilaya n'a pas voulu témoigner. «S'il vous plaît, laissez-nous travailler tranquillement, tout le monde est au courant de ce qui s'est passé !» Les citoyens du quartier ne veulent pas parler de cet épisode ? la décision du wali ? car les cafétérias ont été réalisées par la wilaya et attribuées aux jeunes sous forme de location. «Le chef de daïra de Aïn Defla a même menacé des gardes communaux de rayer leurs noms des listes d'attribution de logements si ces derniers continuent d'occuper le site.C'est dire que les pouvoirs publics sont habitués aux vieilles pratiques de chantage et de menaces. Les représailles, y'a que ça», dit Hakim Chouib. Et d'inviter un des grévistes de la faim à témoigner de la réaction du médecin traitant à l'hôpital Hammou Mekour, lorsqu'il a été évacué par la Protection civile en raison de la dégradation de son état de santé.Pour rappel, 153 ex-gardes communaux ont observé une grève de la faim en signe de réplique contre la décision de fermeture des commerces ordonnée par le wali de Aïn Defla. «Evacué vers l'hôpital, j'ai été insulté et humilié par un médecin, qui m'a montré son téléphone portable en me disant qu'il recevrait probablement des instructions de ne pas soigner les gardes communaux pour les forcer à quitter les lieux. Inhumain ! Je suis responsable de mes dires», nous dit ce gréviste. Impossible pour nous de vérifier cette information dès lors qu'au niveau de l'hôpital, personne n'a voulu nous répondre.«La campagne de démobilisation n'a pas pris avec nous. Au contraire, tout ce que nous avons subi comme pressions et chantage n'a fait que renforcer notre détermination», affirme de son côté le coordinateur national de la garde communale, Hakim Chouib.Des gardes communaux nous ont parlé également de la solidarité remarquable, exemplaire, de la population de Aïn Defla.Solidarité des citoyens«Nous faisons face au mépris des pouvoirs publics et du ministre de l'Intérieur qui a préféré dialoguer avec des indus représentants fabriqués. Mais une chose est certaine, toute ces man?uvres ne pourront pas nous déstabiliser», tonne de son côté le délégué de la wilaya de Médéa.La solidarité devient vitale. Depuis le 26 avril dernier, la population de Aïn Defla apporte son aide et son assistance aux gardes communaux. «Chaque jour que Dieu fait, des citoyens nous approvisionnent en denrées alimentaires, lait, eau et nourriture», témoigne-t-on.Les gardes communaux avec lesquels nous avons passé plusieurs heures dans ce camp se disent déterminés à camper là tant que les pouvoirs n'ont pas répondu favorablement à leurs doléances ? leurs principales revendications sont la reconnaissance officielle de leur lutte contre le terrorisme et une réparation à la mesure de leurs sacrifices.Une chose est certaine, même si ces centaines de gardes communaux sont livrés à leur triste sort et bien qu'ils passent des nuits à la belle étoile, personne ne pourra nier leurs sacrifices durant les années de combat contre les terroristes, aux côtés des autres corps de services de sécurité. «Les parlementaires sont au Sheraton et nous nous passons des nuits sur des cartons», conclut un garde communal.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Amar Fedjkhi
Source : www.elwatan.com