«Tenant le haut du pavé, la dragée haute, la pomme de terre se prend ces derniers temps pour une grosse légume.» Honoré de BalzacAutant le dire pour ses congénères, difficiles à atteindre par les temps qui courent. Les fruits et légumes semblent imposer leur diktat et les pouvoirs publics baissent les bras malgré le rapport favorable de l'offre et de la demande. Quant aux pauvres malheureux consommateurs, ceux-là savent qu'ils sont sacrifiés sur l'autel sans aucune forme de procès. Et de quelle manière sauront-ils réagir ' Bouder la pomme de terre à 80 DA qui, avec le pain et le lait, constitue la nourriture basique de la majorité des familles ' Boycotter le poivron et la tomate culminant à 180 DA ' Une équation difficile à résoudre d'autant plus que ces légumes ont besoin d'accompagnement pour faire un repas consistant. Un tour dans les marchés les plus fréquentés renseigne sur la réalité d'un quotidien amer pour les petites bourses. Le paradoxe dans tout cela, c'est de voir les étals bien achalandés, ce qui s'apparente à de l'abondance. Mais la relativité ici n'est pas prise au sérieux. La disponibilité n'est pas synonyme de prix bas. Bien au contraire, la règle est inversée. Preuve en est donnée par ces pères et mères de famille, faisant le tour du marché, dans le désarroi, hésitant à chaque escale après s'être enquis des prix exorbitants des produits. Qu'ils soient de saison ou hors saison, ces derniers restent inabordables. De quoi décourager les bourses modestes, laissant ainsi perplexes les chargés de gérer le porte-monnaie familial.
Le grand dilemme
8h30 au marché Ali Mellah dans le quartier du 1er Mai. En cette matinée tempérée par la fraîcheur d'un novembre capricieux, l'un des plus populaires ventres de la capitale bat la cadence avec une affluence nombreuse. Une dame portant largement sur le dos sept décennies prolétaires marmonne après avoir pris connaissance de la mercuriale, même si cette dernière ne s'affiche plus comme le veut la réglementation. En fait, les prix ne sont pas alignés. Certains marchands baissent légèrement les prix de certains produits. C'est ce qui explique la tournée obligatoire de tous les étals pour grignoter quelques pièces. La pomme de terre varie de 65 à 80 DA, des prix justifiés par la provenance et la fraîcheur du produit. El Oued, Mostaganem, Ain Defla. Des wilayas de grand cru sont mises en devant pour allécher les clients mais surtout justifier la flambée des prix. Cela n'arrange toujours pas le porte-monnaie de la vieille dame qui s'écrie : «Nous sommes entre leurs mains (les marchands) et que peut faire le mort entre les mains de celui qui le purifie ' Nous n'avons d'autre solution que nous en remettre à Dieu». Elle explique qu'elle n'a que 1.000 DA pour remplir son couffin. Mais le verbe est trop fort car remplir le couffin exige bien plus d'argent qu'elle n'en dispose. «Nous sommes huit personnes, ajoute-t-elle, y compris mes trois petits-enfants. Le seul pourvoyeur de fonds, c'est mon fils aîné qui me remet la moitié de sa paie pour les achats quotidiens. Son frère cadet est au chômage et mon mari touche une petite retraite qu'il laisse tout le temps chez les médecins. Ainsi faire le marché est devenu pour moi un calvaire à cause de la cherté de la vie. Quand vous avez un petit budget à gérer, ce n'est pas évident. Pour équilibrer, il faut faire le tour du marché et dénicher le moins-disant, souvent au détriment de la qualité». Elle a bien raison, la chargée de famille.
Deuxième choix, dites-vous '
Au moment de quitter la mamie, notre attention a été attirée par deux femmes d'un certain âge en train de fouiller dans une caisse de pommes de terre posée à même le sol. Question de qualité, c'est plutôt douteux. Rabougries et ayant perdu leur fraîcheur, elles sont déclassées. Du moins, c'est ce qu'on dit. Et le prix l'explique bien. Dame Pomme de Terre, ce féculent aliment de base des bourses modestes, a gagné en cote financière. A 80 DA, c'est pour l'admirer. Alors il faut aller vers moins cher. Et encore, ce n'est pas donné comme le fait remarquer l'une des deux femmes, les mains encore besogneuses dans le tas de pommes de terre. «A voir la médiocrité du produit, dit-elle, même à 50 DA, c'est cher. Mais on ne peut faire mieux. Lorsque la marmaille attend impatiemment votre retour à la maison pour passer en revue le résultat des courses, c'est le purgatoire. Je sors avec un petit budget censé garantir les deux repas de la journée. C'est alors que la machine à calcul mental se met en marche. Et pas de faux pas ni de tentation. Etre près de ses sous est la devise mère. Paradoxalement, j'achôte toujours chez le moins cher même s'il s'agit du deuxième choix et plus bas encore si besoin est». Avant de remettre son sachet à la pesée, sa voisine nous montre les pommes de terre, non sans confier qu'elle va les préparer en sauce piquante au fliou (pouliot). C'est ragoûtant.
Blanche ou rouge, pour qui peut?
«Ils sont en train de nous pousser au vol ou quoi '» Cette expression de révolte a été entendue devant le marché Ferhat Boussaad (ex-Meissonnier). L'auteur n'est autre que ce quinquagénaire en discussion avec une de ses connaissances sur la flambée des prix. La causette intéressante entre les deux pères de famille attise notre curiosité pour constituer un trio de circonstance engagé dans un débat de pitance. Le poulet connu pourtant pour, contrairement aux oiseaux, voler très bas, a pris les airs, ne daignant garnir que la table du nanti. «J'ai huit bouches à nourrir, ce qui équivaut à un poulet complet pour faire goutter toute la famille. Au vu du prix de la volaille, c'est 1000 DA à payer sans coup férir. En comptant les légumes d'accompagnement, on n'est pas loin de 2.000 DA, soit un jour et demi de mon salaire», dira l'un d'eux. Renchérissant, son pote montre du doigt la boucherie du coin, jure par tous les saints n'y avoir pas mis les pieds depuis belle lurette, oubliant à quand remonte la dernière odeur de la viande dans sa cuisine. «Mon salaire de 45.000 DA, confie-t-il, c'est juste pour assurer le minimum. On est six à la maison. Ma femme ne travaille pas, mes enfants, deux lycéens et un étudiant et ma mère malade chronique sont tous à ma charge. Avec une petite paie comme la mienne, ce n'est pas évident de faire face à toutes les dépenses. Pour s'acquitter de toutes les charges, on doit serrer la ceinture. Notre devise en famille est : tout ce qui rentre fait ventre. Autrement dit, on ne fait pas la fine bouche, nous contentant la plupart du temps de petits légumes, de pâtes, couscous, etc. Le poulet c'est une fois tous les dix jours et la viande une fois par virement de la paie». Les deux amis racontent qu'ils se permettent de la sardine si toutefois celle-ci ne prend pas le large laissant les spéculateurs dicter leur loi.
Le fruit, cet interdit
Kader est un invétéré client du marché Réda Houhou, qu'on continue à appeler Clauzel, du nom du général ayant remplacé De Bourmont au début de la colonisation. Le faible de ce consommateur c'est rien d'autre que les fruits. «Je suis prêt à laisser une part de mon repas contre une pomme», dit-il ironiquement, avant d'ajouter que ce caprice date depuis son jeune âge, de l'époque où les fruits et légumes garnissant les étals des marchés étaient cédés à des prix dérisoires. «Dans les années 1960, alors que mon défunt père était mandataire aux Halles Centrales, dans le quartier de Belcourt, à partir de midi, le tout était bradé. Légumes et fruits, pendant que la sardine s'offrait carrément au risque de la voir arroser avec du fameux crésyl, la rendant inconsommable. Les petites gens qui composaient la majorité de la population s'en régalaient. De nos jours, acheter des fruits est un sacrifice et c'est bien mon cas. Quand la banane a atteint la barre de 750 DA le kilo et que les oranges dont on s'enorgueillit de produire la bonne qualité et en grandes quantités, elle est à 180 DA dans le meilleur des cas. Aich ya guellil». Quant aux arguments de certains «spécialistes», justifiant cette situation par le fait que la période d'octobre et novembre se situe entre deux périodes estivales caractérisées par le diminution de l'offre et la période hivernale qui commence vers la fin du mois en cours jusqu'à mars, assurant du coup que les prix vont connaître une baisse sensible des prix. C'est à voir. En attendant, les consommateurs, notamment les petites bourses, n'ont qu'à courber l'échine.
Reportage realisé par Ali Fares
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Temps d'Algérie
Source : www.letempsdz.com