Biskra - Revue de Presse


En images, c?est une guerre qui commence

Les photographies de l?après-1er Novembre dans la presse française Le 24 octobre 1954, soit une semaine tout juste avant le début de l?insurrection algérienne, six hommes, sortant de l?ultime réunion clandestine avant le 1er novembre, entrent dans un petit studio de photos, à Bab-El-Oued, pour faire réaliser un portrait de groupe. Sur deux rangs, on peut voir Bitat, Ben Boulaïd, Didouche et Boudiaf debout, Krim et Ben M?hidi assis, tous vêtus à l?européenne, faisant face, à travers l?objectif, à l?histoire qu?ils s?apprêtent à mettre en marche.Cette photographie constitue aujourd?hui pour nous l?identité visuelle du 1er Novembre. Et pourtant, paradoxalement, alors que dans la démarche elle est bien la photographie inaugurale de la Révolution, cette image connaît à l?époque la même clandestinité (donc la même invisibilité) que ses auteurs. Les tirages réalisés par l?artisan photographe vont s?enfouir dans la poche intérieure du veston des six chefs historiques. On peut dès lors légitimement se demander si le 1er Novembre existe visuellement, si, du point de vue de l?image, il fait événement. L?examen de la presse française de métropole en novembre et décembre 1954 permet de déterminer quelles images furent produites et diffusées dans les jours et les semaines qui suivirent le 1er Novembre, quelle représentation des « événements » la photographie offre alors au public français. Les premières photographies apparaissent dans la presse métropolitaine le 3 novembre. A la une du Figaro, du Parisien libéré ou de France Soir, comme plus tard dans Paris-Match, on peut voir ce qu?il reste de la coopérative d?agrumes de Boufarik, de l?usine de papier de Baba-Ali et des stocks d?alfa dévastés : des ruines, encore fumantes pour certaines, que les pompiers aspergent d?eau. Des images somme toute assez banales, qui relèvent du fait divers : sans les gros titres qui annoncent des morts, elles pourraient illustrer un simple incendie accidentel. Photographiquement, le 1er Novembre au sens strict est donc un non-événement, mais c?est le propre de toute action clandestine, qui prend de court pouvoirs publics et journalistes. Pourtant, cette dichotomie entre discours dramatique et images insignifiantes s?efface bien vite : dès le 4 novembre, on peut voir dans Le Figaro, « un char patrouiller dans une localité d?Algérie ». Nous voilà entrés dans l?action et dans une iconographie guerrière. Cette photo du char patrouillant devant des femmes et des enfants algériens, on la retrouve dans pas moins de trois quotidiens, ce 4 novembre 1954. En effet, si la presse publie rapidement des clichés sur les événements d?Algérie, dans un premier temps le nombre d?images disponibles est assez réduit. Sur le terrain, un nombre d?abord limité de photographes opère. Le Service cinématographique des armées (SCA) possède depuis 1942 une section en Algérie, mais, en 1954, elle fonctionne au ralenti avec un effectif de trois reporters. Très peu d?images relatives aux « événements » sont réalisées en novembre et décembre 1954. C?est presque par hasard que le premier maître Autones, en mission photographique pour plus d?un mois dans les territoires du Sud, photographie à Biskra, le 2 ou 3 novembre, « les dégâts causés au bordj par les attaques rebelles ». Les premières photographies opérationnelles, elles, datent de la fin du mois de décembre, en Kabylie et dans les Aurès. Surtout, ces clichés ne sont pas transmis à la presse. Il faut attendre août 1955 pour que les premières images du SCA parviennent à l?Agence France presse (AFP) et mai 1956 pour que ce service, étoffé en matériel et en personnel, mis en « état de guerre », devienne une véritable agence de presse militaire qui fournit régulièrement aux agences et aux journaux des enveloppes contenant un choix de photographies légendées. Pour l?heure, les journaux ont plusieurs solutions pour se procurer des images. L?AFP possède dans ses archives 57 clichés sur les « événements » de novembre 1954, dont on peut estimer qu?environ 20 à 25 % ont été diffusés par la presse. On sait que le bureau de l?AFP à Alger employait deux pigistes. Pour compléter son offre, il achetait probablement des images aux photographes des quotidiens locaux dont la réactivité à l?événement avait été plus vive. Les journaux parisiens ont donc le choix : acheter des clichés à l?AFP ou directement à leurs collègues d?Algérie quand ils ne décident pas de dépêcher sur place un envoyé spécial. C?est ce que font France Soir et Le Parisien libéré, deux quotidiens à la pointe de l?information illustrée, aux alentours du 10 novembre. Paris-Match dispose sur place de six reporters, fonctionnant en binômes, pour couvrir l?actualité algérienne et tunisienne. Les sources d?approvisionnement se multiplient donc et ces envoyés spéciaux ramènent à leurs rédactions des clichés plus originaux, plus spectaculaires : le 12 novembre, France Soir qui a « survolé en hélicoptère le massif de l?Aurès », propose à ses lecteurs ses photos prises « au c?ur de l?agitation terroriste en Algérie ». Le 11 décembre, Paris-Match leur montre, « à la lueur d?une lampe à pétrole, le corps du chef rebelle Belkacem Grine, identifié par son cousin ». Malgré ces différents modes d?approvisionnement et les choix opérés par les rédactions, le corpus des photographies de « l?après-1er Novembre » présente une grande homogénéité. A l?analyse, on constate que se construit très rapidement, dès les premières semaines, un répertoire visuel qui contient, étonnamment, la plupart des figures photographiques (françaises) du conflit à venir. La première de ces grandes figures est le déploiement de force militaire. On ne compte plus les clichés de chars et autres automitrailleuses : seul, en colonne, franchissant une barricade « au col de la mariée, à Toum Taâriste », patrouillant dans une rue d?Arris, progressant sur une piste au milieu d?un nuage de fumée... Le char est bien l?image la plus répétitive de ce corpus. Au déploiement de matériel vient s?ajouter l?occupation du terrain par les hommes : les parachutistes défilent à Alger le 11 novembre avant de gagner l?Aurès où on les voit crapahuter en colonnes. Face aux forces de l?ordre sûres de leur fait commencent à apparaître, vers le 6 novembre, ces adversaires qu?elles poursuivent, qualifiés de « terroristes » et de « rebelles » : un ennemi invisible, indéfini et infériorisé. On voit des colonnes de « suspects » emmenés sous bonne garde, encadrés par des gendarmes ou chargés dans un camion. Mais, en quoi ces hommes vêtus en civil, chèche sur la tête, diffèrent-ils de ces autres qui, nous dit-on, ont retrouvé le sourire après s?être mis sous la protection de l?armée française ? Parfois, les prisonniers sont présentés comme du gibier, à travers une mise en scène qui s?apparente à un « tableau de chasse » : dans Paris-Match, on peut ainsi voir, le 6 novembre, le « fellagha Djilani », menotté, une corde autour du cou, comme tenu en laisse par un soldat qui braque son arme et son regard sur sa « prise ». La population civile musulmane est d?ores et déjà enjeu principal du conflit, prise en étau entre les deux camps : l?armée doit la contrôler, la protéger, la conquérir. Les images trahissent l?ambivalence de cette relation. Toujours suspecte, la population est soumise à des contrôles d?identité et à des fouilles, quand elle n?est pas déplacée, comme ces femmes d?Ichmoul évacuant la montagne avec leurs ânes, escortées par des chars, mais elle est également présentée comme bénéficiaire de la « mission civilisatrice » des Français. Paris- Match nous propose, le 20 novembre, une figure type d?instituteur-infirmier : Jean-Pierre Lhote, à M?chounèche. Les Européens, quant à eux, apparaissent comme des victimes (Mme Monnerot blessée évacuée par hélicoptère), obligés de fuir Arris ou bien mobilisés pour leur autodéfense, telle la doctoresse Odette Jorel, qui a rejoint les milices de Foum Toub et que l?on découvre habillée en homme, fusil de chasse à la main. Au fil de ces premières images se dessinent déjà la complexité et les ambiguïtés de la lutte qui commence. Une lutte sans front, une lutte qui implique, aux côté des Français, de nombreux Algériens : caïds, goumiers... Dès les premières semaines de novembre 1954, à travers les photographies publiées dans la presse, c?est donc bien une iconographie guerrière qui s?impose. Le discours photographique contredit le discours officiel : la couverture des « événements » fait sauter visuellement la fiction du « maintien de l?ordre ». Et pourtant, si le 1er Novembre a suscité dans la presse une série d?images fortes, matrice de l?identité visuelle d?une guerre qui commence, l?Algérie disparaît quasiment des colonnes des journaux (en images, du moins) fin novembre ou mi-décembre, pour ne réapparaître à la une que le 20 août 1955. Paris-Match consacre alors sa couverture aux « journées tragiques de l?Afrique du Nord ». Finalement, l?image pose, elle aussi, la question : mais quand donc a commencé cette guerre ? M. C. (*) Marie Chominot prépare actuellement une thèse de doctorat d?histoire, à l?université Paris-VIIIe, sous la direction de Benjamin Stora, sur le thème « Pratiques et usages de la photographie pendant la guerre d?Algérie ». Les 28 et 29 février 2004, elle participe au colloque organisé à Oran par le Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) sur le thème « Image, histoire, mémoire : les représentations iconographiques en Algérie et au Maghreb ». De janvier à mars 2004, elle collabore à la préparation et au catalogue de l?exposition Photographier la guerre d?Algérie, présentée par le Patrimoine photographique à l?hôtel de Sully du 23 janvier au 18 avril 2004. Publications : Marie Chominot, Le Film de la guerre - Les débuts de la guerre d?Algérie, dans l?hebdomadaire illustré Paris-Match (novembre 1954-juillet 1956), dans Mohamed Harbi et Benjamin Stora (dir.), La Guerre d?Algérie 1954-2004 - La fin de l?amnésie, Paris, Robert Laffont, 2004. Marie Chominot et Benjamin Stora, Photographes sous l?uniforme : regards croisés sur la guerre d?Algérie, dans Laurent Gervereau et Benjamin Stora (dir.), Photographier la guerre d?Algérie, Paris, Marval, 2004. Plusieurs contributions dans la presse algérienne (La Tribune, Le Quotidien d?Oran) à l?occasion du cinquantième anniversaire du 1er Novembre.
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