Alger - Revue de Presse


Driss Basri. Ancien ministre marocain de l?Intérieur

« Le Maroc ne peut ignorer longtemps le droit international » Dans un entretien accordé à El Watan, l?ancien ministre de l?Intérieur marocain, Driss Basri, s?exprime sur le dossier du Sahara-Occidental et sur les relations algéro-marocaines. L?ancien homme fort du Maroc, qui a été ministre de l?Intérieur durant 30 ans sous le régime du roi Hassan II, ne renie pas les thèses officielles marocaines. Mais il considère, néanmoins, que « le gouvernement du Maroc ne peut se placer de son propre fait au ban de la communauté internationale, et il ne peut ignorer le droit. » Pour Driss Basri, « seul un référendum d?autodétermination réglera définitivement le problème ». Vous avez affirmé récemment dans un journal espagnol, vous qui avez été le principal artisan de la Marche verte en 1975, que « l?unique solution au problème du Sahara-Occidental est le référendum d?autodétermination ». Qu?est-ce qui fonde votre conviction ? Tout d?abord permettez-moi de remercier le quotidien algérien El Watan pour m?avoir ouvert ses colonnes pour m?adresser à ses lecteurs algériens, marocains et maghrébins. Je ne vous cache pas que j?étais étonné par l?interprétation qu?on a donnée à mes propos concernant la tenue d?un référendum d?autodétermination au Sahara-Occidental. Le Maroc s?était adressé à l?ONU dans les années 1964 pour la récupération de ses territoires du Sud marocain à l?époque encore occupés par l?Espagne, Sidi Ifni (Aït Ba?amrane), Sakia El Hamra et Oued Eddahab. La démarche marocaine était déjà inscrite dans le droit fil des deux résolutions de 1960 de l?ONU, la 14 15 et la 15 14, qui intéressent aussi bien le parachèvement de l?intégrité territoriale d?un pays membre de l?ONU ou la libération et l?indépendance d?un peuple encore colonisé. Dès lors, le Maroc ne peut postuler à aucun de ses droits sans se conformer au droit normatif onusien. Le concept, donc de référendum d?autodétermination, est érigé en règle de droit. Quant au théâtre et au lieu géographique de cette revendication, ils se situent dans les Aït Ba?amrane, au sud d?Agadir et dans le Sahara universellement défini Sahara-Occidental où sont situées les deux grandes régions Sakia El Hamra et Oued Eddahab. L?Atlas Universalis et la cartographie officielle des Nations unies dénomment la Sakia El Hamra et le Rio de Oro par un concept générique qui est le Sahara-Occidental. Je suis surpris par le procès d?intention insidieux de certains journaux aux ordres du Pouvoir marocain et que certaines personnes non moins aux ordres du même Pouvoir utilisent leurs trompettes et tambours pour parler de trahison, de félonie dans une entreprise vicieuse qui cache autre chose, mais personne n?est dupe. Voulez-vous être plus précis ? Il s?agit d?un seul journal Aujourd?hui le Maroc, financé par des proches du Pouvoir et par des personnes qui, en réalité, ne sont au courant de rien, bien que leaders comme elles se présentent. Toute cette démarche sonnante cherche à tromper l?opinion publique nationale et étrangère sur les intentions encore inavouées concernant le schéma futur qu?ils envisagent pour notre Sahara marocain. Quel est, selon vous, ce schéma ? Je vous énonce brièvement qu?il s?agit de la grande déviation que sera la large autonomie... J?y reviendrai. Vous dites que le référendum d?autodétermination est un postulat de départ, mais cela n?est pas évident pour les autorités marocaines... Lorsque le Maroc s?était décidé dans les années 1970 à récupérer ses territoires occupés, Sa Majesté le roi Hassan II avait veillé, et parfois même en concertation avec les frères algériens, à ce qu?il se conforme au droit international : d?où son recours à la Cour internationale de justice (CIJ) pour que celle-ci se prononce dans un avis demandé par l?Assemblée générale de l?ONU sur la substance même du droit du Maroc à revendiquer les territoires de Sakia El Hamra et Oued Eddahab. La question substantielle était d?appeler la Cour de La Haye à définir le statut ante du territoire concerné (terra nihilus ou territoire sous souveraineté marocaine ou autres). La cour a reconnu certains liens d?allégeance de quelques tribus sahraouies avec le sultan du Maroc, à l?exclusion d?autres tribus du même territoire. La CIJ, par l?alchimie juridictionnelle des différents droits du monde qui sont représentés à la cour, a estimé que pour transcender cette allégeance ou non allégeance, qui posait des problèmes intertemporels, et pour la décolonisation du territoire, il fallait organiser un référendum d?autodétermination. Hassan II, devant cet avis de la cour, a pris deux décisions historiques qui sous-tendent, selon le Maroc, son droit légitime à récupérer ses territoires après deux décisions ; la première, l?organisation de la Marche verte pacifique en 1975 ; la seconde, la décision prise en 1981 à Nairobi pour l?organisation d?un référendum d?autodétermination. Les Nations unies et l?OUA reconnaissent le Front Polisario comme mouvement de libération des territoires revendiqués par le Maroc, avec la précision qu?il s?agit d?un problème de décolonisation... Non, les choses se présentent à mon sens autrement. L?OUA reconnaît l?entité politique formée par le Polisario, et qui est la RASD. Mais le Front Polisario n?est pas reconnu comme mouvement de libération nationale. Quant à l?ONU, elle ne reconnaît pas la RASD, mais reconnaît le Front Polisario comme l?une des deux parties principales qui revendiquent le territoire, le royaume du Maroc et le Front Polisario. Mais alors pourquoi les autorités marocaines s?efforcent-elles à ce jour à vouloir faire accréditer la thèse d?un conflit entre l?Algérie et le Maroc et à continuer à refuser de reconnaître le Front Polisario comme la seconde partie au conflit ? A partir de 1991, dans le plan de Perez de Cuellar portant règlement du conflit du Sahara-Occidental, le Front Polisario est défini comme partie intéressée. Le Maroc, dès lors, a apposé sa signature sur ce plan, et la reconnaissance devient de droit, même si celle-ci ne dit pas son nom, et reconnaît le Polisario de facto, puisqu?il en a reçu la direction à plusieurs reprises pour discuter avec elle directement ou indirectement. Je trouve que ce débat relève du jésuitisme ou de l?ignorance. Quant à la volonté de Rabat de vouloir faire accréditer la thèse d?un conflit entre l?Algérie et le Maroc plutôt que d?admettre que c?est un problème de décolonisation, j?estime personnellement que dire que le problème du Sahara-Occidental est un problème de décolonisation, c?est encore du jésuitisme puisque les résolutions onusiennes, dont la dernière en date, parlent ultimement de l?organisation d?un référendum d?autodétermination. Pour ce qui est de la volonté de Rabat de désigner l?Algérie comme principale partie de ce conflit, personne n?ignore que le principal soutien du Front Polisario ou de la RASD est l?Algérie qui l?héberge, l?encadre, le conseille, l?arme. J?estime qu?il n?y a pas à s?offusquer lorsque le gouvernement de Rabat dénonce l?Algérie comme soutien principal. L?Algérie a toujours affirmé qu?elle soutenait le droit à l?autodétermination du peuple sahraoui, droit reconnu par les Nations unies... Le problème du Sahara-Occidental a été internationalisé ; et si on peut utiliser un pléonasme, il a été techniquement « onuisé ». Le Maroc a été l?artisan principal et volontaire de cette internationalisation. L?Algérie a trouvé son terrain de prédilection et a joué comme sur du velours sur ce chapitre. L?Algérie comme le Maroc sont pris dans le piège de ce jeu. En tant qu?homme qui pratique la realpolitik et le pragmatisme, je considère tout modestement qu?il convient que les deux pays reviennent aux proportions réelles des termes et des paramètres les plus réalistes et les plus raisonnables pour trouver une solution à ce jeu dialectique qui, en fin de compte, ne sert aucune stratégie commune des deux pays dans leur intérêt mutuel. Mais selon vous, pourquoi les autorités marocaines n?appliquent-elles pas les résolutions de l?ONU ? Le gouvernement du Maroc ne peut se placer de son propre fait au ban de la communauté internationale, et il ne peut ignorer le droit. Dernièrement, j?ai observé qu?il y a des initiatives de certains pays, qui sont aussi proches de Rabat que d?Alger, qui interviennent pour faire asseoir côte à côte les autorités des deux pays afin d?examiner l?issue du conflit du Sahara-Occidental. Alger se complaît en se référant aux résolutions pertinentes de l?ONU pour affirmer que ce problème ne le concerne pas. Rabat ne l?entend pas de cette oreille et évite de parler et de prendre langue avec le Front Polisario, tout en proclamant qu?il est disposé à octroyer aux Sahraouis une autonomie très large. C?est encore ici le poisson qui se mord la queue. Vous dites que Rabat est soucieux du droit, mais ne tourne-t-il pas le dos à la légalité internationale en refusant de mettre en ?uvre les résolutions de l?ONU ? La Marche verte à laquelle vous avez fait référence n?est-ce pas un fait accompli, suivie de l?occupation du territoire sahraoui ? En ce qui concerne la Marche verte et ce que vous appelez le fait accompli qui s?en est suivi, je précise, comme je l?ai déjà fait plus haut, que le roi Hassan II a organisé la Marche verte pour donner consistance à l?avis de la CIJ, qui avait reconnu l?existence de liens d?allégeance entre le sultan du Maroc et certaines tribus sahraouies. La Marche verte a réalisé son objectif en obligeant Madrid, la puissance occupante du territoire, à conclure un traité de rétrocession du Sahara-Occidental à la Mauritanie et au Maroc. Le Maroc se trouve donc en bonne position, conformément au droit édicté en partie par la cour et finalisé par l?accord de Madrid du 22 novembre 1975 parrainé par les Nations unies. Vous avez fait référence au plan de paix de l?ONU. Pourquoi le Maroc ne l?applique-t-il pas ? Pourquoi une troisième voie, selon vous ? Là vous touchez le fond du problème tel qu?il est énoncé actuellement. Il y a en premier lieu le plan Perez de Cuellar, complété et précisé dans certains de ses points aussi bien à Lisbonne, à Londres qu?à Houston. Ce plan indique plusieurs étapes allant du cessez-le-feu aux échanges de prisonniers, au redéploiement des troupes armées que de l?administration du territoire. Dans toutes ces phases, l?ONU, le Maroc et le Polisario ont franchi des étapes très importantes. Et avec un peu de bonne volonté, d?une part comme de l?autre, les difficultés touchant à l?identification en particulier des votants peuvent être aplanies avec un peu de bonne volonté. Mais, malheureusement, des conseils et des idées obliques, dont personne ne veut reconnaître la paternité jusqu?à présent, proviennent de certaines capitales pour souffler l?idée d?une troisième voie. Dans le plan de Perez de Cuellar, et qui demeure le seul valide et valable, il n?y a pas de troisième solution. La question qui est posée au référendum est la suivante : voudriez-vous être indépendant ou voudriez-vous intégrer le royaume du Maroc ? Mais comme les conseilleurs ne sont pas les payeurs, à force de parler d?une troisième voie, l?imagination et les gesticulations ont donné ou essayé de donner une figuration à cette allégorie. Et on parle aujourd?hui sans vergogne d?une autonomie large. Quelle est votre position ? Je ne vous cache pas que, aussi bien du temps de Sa Majesté Hassan II que du temps de Sa Majesté Mohammed VI, je n?ai jamais dissimulé mon rejet de cette solution que j?appelle déviation pour les raisons suivantes : une autonomie fait perdurer le problème sans le régler au fond ; dans le mot autonomie, il y a de l?imprécision, de l?indéfini ; dans le mot large, on fait appel à une mesure de dimension encore moins définie ; cette autonomie préfigure, qu?on le veuille ou non, et les exemples à travers le monde sont nombreux, une sécession ; la garantie internationale qu?imposera l?ONU au Maroc pour rendre cette autonomie viable minorera incontestablement la teneur et le poids de la souveraineté marocaine sur une grande partie de son territoire, le Sahara-Occidental, et a contrario il affaiblira la diplomatie et les effets de la souveraineté nationale marocaine vis-à-vis de tous les pays ; et enfin, la plus importante des raisons à mon avis, c?est l?émergence au Maroc d?une idée de désintégration d?un royaume chérifien qui a souffert et qui souffre encore à maintenir son intégrité territoriale et son homogénéité communautaire nationale. Loin de moi l?idée jacobine, mais je ne souhaite pas pour mon pays et pour les générations à venir après l?effort d?unité et de fusion mené par le grand monarque Hassan II d?assister à des effets désintégrationnistes de l?ensemble marocain pour se réduire à un ensemble de pierres détachées parce que le Rif, le Gharb, la Chaouia, le Souss, le Tensift ne manqueront pas de manifester quelque velléité autonomiste. En défendant ce point de vue, on n?est ni félon ni traître ; on est marocain à tous crins. Comment voyez-vous l?issue du conflit qui oppose le Maroc au Front Polisario ? Seul, je le répète, un référendum d?autodétermination réglera définitivement le problème. Hassan II et le président Bouteflika ne se sont pas rencontrés pour des raisons indépendantes de leur volonté. Le décès de Hassan II en juillet 1999 stoppa nos espérances. Aujourd?hui, avec plus de sagacité, plus de pondération, plus d?intelligence et de savoir-faire, le Maroc et l?Algérie peuvent, s?ils s?y attellent clairement et loyalement, esquisser une solution pérenne, valable, juste et équitable. Les autorités marocaines n?ont-elles pas sous-estimé ces dernières années la nuisance, voire nié l?existence de groupes terroristes marocains agissant tant au Maroc qu?au niveau international ? Ce n?est pas qu?on les a niés. En réalité, personne ne peut se prémunir d?une façon totale contre l?existence ou l?émergence du terrorisme, surtout lorsqu?il est international. Dans l?affaire de Marrakech, les exécuteurs de cet attentat sont venus tous de Paris, c?étaient des Algéro-Français. On a remonté les pistes rapidement ; on les a arrêtés sauf un qui a pu s?échapper. A Casablanca, on a vécu un cas d?islamisme maroco-marocain. Dans cette affaire, ce sont des Marocains qui se sont exprimés à mon sens en s?opposant contre ce qui se passe au Maroc. N?y a-t-il pas au Maroc une emprise grandissante de l?islamisme politico-social sur la société ? Ce phénomène vous semble-t-il inquiétant ? Votre question pose le problème que connaissent toutes les sociétés musulmanes. Pour le Maroc, comme cela a été le cas pour l?Algérie. Le temps où l?Algérie était considérée comme un laboratoire... Pas du tout, au contraire, j?estime que c?est un courage unique à travers le monde où un Etat avec ses moyens de lutte arrive à éradiquer un mouvement général. Chez vous, c?était un mouvement. Appelez-le guerre civile, brigandage, mais c?était une lutte presque généralisée, et l?Algérie en tant qu?Etat est en train de dépasser le problème. Au Maroc, si nous avons le même terroir, à quelques variantes près, nous avions l?approche politique de ce problème par Hassan II. Hassan II n?avait aucune crainte de voir émerger dans la société des associations, des partis ou des mouvements politiques à base religieuse. Il faisait vis-à-vis des islamistes une politique de compréhension en sa qualité de amir el mou?minin. Il avait un rôle de régulateur. Chaque fois qu?il y avait un dépassement ou une utilisation de l?islam dans tel ou tel comportement, il faisait revenir la pratique. Et aujourd?hui... Aujourd?hui, le problème se pose autrement. La répression qui a suivi le 16 mai cache des faits et la réalité de ce que serait un jour le phénomène brutal de l?islam au Maroc. Je ne peux rien dire, le coup du 16 mai est récent. Le tremblement de terre ne s?est pas encore stabilisé. Le terrorisme à l?intérieur du Maroc n?existe pas ; ce que nous avons vécu, c?est cette affaire de Casablanca qui a surpris les autorités qui ont réagi de façon très brutale. Le cas algérien n?était pas exportable, c?était un problème entre Algériens. Pour ce qui est du cas marocain, on trouve beaucoup de Marocains dans les groupes internationaux. Les statistiques sont là et mettent le Maroc en première ligne. L?Etat marocain doit regarder cela de très près. Qu?est-ce qui conditionnerait des relations harmonieuses entre le Maroc et l?Algérie ? L?Algérie et le Maroc sont appelés - ils l?ont toujours été - à vivre ensemble dans la meilleure des harmonies. Nous sommes de la même civilisation ; nous avons les mêmes problèmes ; nous sommes un peu visés par nos concurrents étrangers. Sur le plan des relations politiques, à l?époque de Hassan II et de Boumediène, les deux hommes d?Etat se comprenaient merveilleusement bien, malgré l?affaire du Sahara, malgré ce qu?on appelle la guerre des sables, il y a eu en 1967 la rencontre d?Ifrane. Par la suite, avec le président Chadli, les premiers jours, il n?y avait pas de contacts ; après, il y a eu une coopération. Avec l?arrivée de Abdelaziz Bouteflika, Hassan II était très content. Bouteflika et Hassan II se connaissaient et s?appréciaient.


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