Algérie - Souidi Djamel


Djamel Souidi. Historien et écrivain : Sur les traces des grandeurs oubliées



Toute histoire est appelée à être racontée, celle avec un grand H aussi. Voilà un homme qui, pris à 38 ans de passion pour le passé, a abandonné une carrière d’informaticien pour aller l’étudier. Après avoir appris, il s’est mis à écrire des romans pour nous faire découvrir la période médiévale de l’Algérie et ses richesses insoupçonnées.

 

Vous avez rédigé les textes qui accompagnent les photos de Yann Arthus-Bertrand pour « L’Algérie vue du ciel ». Qu’en avez-vous retenu ?

Quand j’ai reçu les photos, j’ai été vraiment étonné. C’était la première fois que je voyais l’Algérie comme ça. Une découverte fantastique, surtout pour les lieux que je connaissais, mais au ras du sol. Cela m’a permis de faire des recherches sur chaque sujet. Une photo de Djelfa par exemple, il fallait s’interroger pourquoi cette ville était née là, s’était inscrite dans ce paysage et pas un autre. J’ai eu ainsi l’occasion de faire de la géographie historique de l’Algérie.

 

Juste après, vous avez publié votre ouvrage sur les personnages de l’histoire ancienne*. Comment avez-vous procédé ? Y avait-il des choix à faire ?

Comme j’ai beaucoup travaillé sur l’histoire d’Algérie, à chaque fois que je rencontrais des personnages intéressants, je les mettais sur fiche. Il y a eu une accumulation au fil des ans. Vous savez, certains personnages sont cités çà et là mais en éclair. D’autres, au contraire, sont plus présents et même pesants. Leurs actes ont été consignés par des chroniqueurs ou alors ils ont laissé eux-mêmes des traces écrites. Ce sont donc les personnages que nous renvoient ces sources que j’ai retenus, ceux qui ont influencé la vie politique, sociale et culturelle.

 

Si on vous demandait, de manière bien sûr arbitraire, pour lequel de ces personnages vous avez le plus d’inclination, sinon d’affect, lequel choisiriez-vous ?

Au niveau des politiques, c’est sans conteste Jugurtha. C’est un personnage complexe qui dépasse de loin ce qu’on en a fait. Il n’était pas seulement un héros, un guerrier mais un fin stratège. Il a joué, il a pesé, jusqu’à Rome d’ailleurs, il a composé. C’était vraiment un homme politique profond. Au bout, il n’a pas atteint ses objectifs mais çà, c’est l’histoire. Rome était à son apogée et personne ne pouvait alors l’arrêter. L’autre qui me fascine, c’est Ibn Khaldoun. Je le trouve très contemporain, pas seulement par ses écrits, mais par sa vie. Il était très ambitieux et voulait accéder aux postes les plus importants, sur les traces de ses grands-parents. Il s’est même compromis dans des coups d’Etat, des complots. Et arrivé au terme de sa vie, il s’est complètement remis en cause. Il se retire de la vie politique et découvre alors qu’il peut écrire et commence une œuvre immense. Bien sûr, il y en a d’autres, parfois méconnus, comme El Abouli, un mathématicien hors pair du XIIIe siècle.

 

Est-ce que vous avez trouvé un point commun entre tous ces gens ?

Ce qui est remarquable chez les hommes de science et de culture de cette période, c’est leur grande mobilité. On est en pleine période médiévale et on a l’impression pour cela que c’était fermé, arriéré. Pas du tout. Ils partaient sans arrêt à la découverte d’autres savoirs. Ils parcouraient toutes les grandes cités d’Algérie qui toutes rivalisaient de savoir. Les personnages dont je parle suivaient quasiment le même cursus : la connaissance de base auprès des maîtres de leur ville, puis le départ vers d’autres villes du pays, puis plus loin, vers Fès, Cordoue ou Grenade, Le Caire, Damas, Baghdad, jusqu’à Samarcande. En gros, dix ans de voyage intellectuel. Puis ils allaient en pèlerinage et rentraient chez eux pour enseigner et écrire. C’est ce qui fait que, malgré les moyens de communication limités, les savants étaient connus d’un pays à l’autre sur des distances incroyables.

 

Est-ce que, à travers les personnages réunis dans votre ouvrage, on peut dire que se sont dessinés les contours de l’algérianité ?

Il faut se situer dans l’époque. Tous les gens que j’ai étudiés étaient ancrés dans un terroir. Comme je le disais, ils sont tous revenus à leur point de départ après de longs périples. Le besoin de racines les concerne tous mais en même temps, ils s’inscrivaient dans l’espace maghrébin. Quand ils allaient d’ailleurs au Machreq, ils étaient considérés comme maghrébins. Il y avait un quartier de Maghrébins dans la plupart des villes musulmanes d’Orient.

 

Donc, ils étaient représentatifs d’une maghrébinité…

Tout à fait. Avant la chute de Grenade, les Maghrébins, c’était tous les Occidentaux. Donc effectivement, mes personnages se définissent avant tout comme maghrébins. Mais on peut considérer que cette maghrébinité fait partie de l’algérianité. Dans l’histoire officielle et scolaire, on s’évertue généralement à présenter les personnages illustres sous un angle exclusivement positif, en gommant donc leur épaisseur humaine et leur véracité historique. Souvent je me suis demandé pourquoi il y a un tel verrouillage de l’histoire dans notre pays. Certains pensent que c’est dû à des idéologies, etc. Je ne le comprends pas. En quoi cela gêne quelque pouvoir que ce soit, quelque idéologue, de dire que les Algériens sont le fruit d’une histoire, de brassages berbère, arabe, latin, etc. En quoi ? Pourquoi, comme certains l’ont voulu nier tout un aspect de notre personnalité en disant : on est ceci et pas autre chose. Je me dis parfois que ce n’est pas voulu au sens d’une idéologie pensée mais que cela relève d’une méconnaissance des choses, une ignorance de l’histoire, peut-être une peur refoulée de l’inconnu ? Je ne sais pas. Il y a par exemple des personnages dans mon livre qui sont des berbères maîtrisant la langue arabe à ses sommets tout en restant eux-mêmes, c’est-à-dire des Algériens issus d’un cru, en même temps se sentant pleinement maghrébins et façonnés par le monde de l’Islam. Et tout cela dans l’harmonie. Franchement, je ne comprends pas pourquoi on n’enseigne pas à nos enfants la diversité et la richesse de notre histoire. Nos personnages illustres, comme ceux des autres pays, sont des êtres humains.

 

Vous avez écrit deux romans historiques* qui se suivent, toujours dans l’Algérie médiévale. Vous allez vers une trilogie ?

Non. De toutes façons, Amastan est mort dans mon deuxième roman.

Il a laissé des enfants…

Là, je suis sur un autre roman, deux siècles plus tard, dans la deuxième moitié du XIIe siècle, à Tlemcen, avec la dynastie des Zianides qui a donné un personnage fabuleux, Yaghmoracen, un de ces hommes qui me fascinent par leur capacité à se dépasser dans des situations particulières. Il a mis en place une dynastie, pas seulement au sens de pouvoir, mais avec tous ses aspects de civilisation et pendant plusieurs siècles. J’ai toujours dans mon écriture le souci de mieux faire connaître l’histoire.

 

Justement, jusqu’où peut aller le compromis littéraire si je puis dire avec le souci de l’exactitude historique ? Où est la limite ?

C’est vrai que cette limite est difficile à mettre en place. Mais pour moi, elle consiste à ne pas toucher aux faits établis par l’histoire. On ne peut ni les occulter, ni les déformer, ni les surévaluer. J’essaie en fait d’éclairer le fait historique de l’intérieur en montrant qu’il est fait d’hommes et de femmes. J’essaie le plus possible d’imaginer comment les êtres humains pouvaient raisonner et se positionner par rapport aux faits. Leurs envies, leurs pensées… Mais bien sûr, je ne force pas le trait. S’il y a quelque chose que je ne comprends pas, je le laisse avec sa part d’ombre.

 

Aujourd’hui, comment envisagez-vous la présence de l’histoire dans le champ culturel ?

Je trouve qu’en une dizaine d’années, il y a eu une percée conséquente de l’histoire. Même pour l’histoire immédiate, comme celle de la guerre de libération nationale, les choses se sont ouvertes même si nous restons encore sur notre faim. Mais il y a eu beaucoup d’éclaircissements parce que des gens ont pu témoigner, écrire, s’exprimer. Mais pour l’histoire ancienne, je ne suis pas optimiste parce que notre université n’est pas encore un véritable lieu de recherche historique. Il n’y a pas de nouvelles recherches et découvertes. On forme 120 à 150 archéologues par an je crois et durant toutes leurs études, les pauvres, ils n’ont jamais pu faire une fouille archéologique ! Il y a quelque chose qui ne marche pas. Bien sûr, il y a eu la période du terrorisme, mais pourquoi n’a-t-on pas ouvert alors des fouilles archéologiques au Sud où c’était plus calme. On ne fait qu’exploiter ou réinterpréter des travaux antérieurs. On ne va pas bien loin comme ça.

 

* Grands personnages de l’histoire ancienne de l’Algérie. Editions du Tell. Blida. 2006. 150 pages. Amastan Sanhaji (1re partie Ed. Casbah 2002) - (2e partie Ed. du Tell 2004)







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