Algérie - Presse écrite


Déclin de la presse publique: les effets et la cause

Remettre à niveau la presse publique ? Quoi de plus normal que cela fasse partie des priorités du ministre de la Communication même si cela renvoie à un vieux débat sur la presse publique ou, d’une manière plus générale, sur le service public de l’information.

Lors de son passage, hier à la chaîne III, le ministre de la Communication, M. Hachemi Djiar, a expliqué l’affaissement évident de la presse publique par l’ouverture du champ médiatique en 1990 et la séparation de l’impression et de l’édition.

Cela fait office de diagnostic expliquant la situation «anormale» qui fait que les six journaux publics ne représentent que 6% du tirage alors que six journaux privés en font 60%. Mais ce diagnostic ne prend-il pas les effets pour les causes ?

Certes, les encouragements du gouvernement réformateur de Hamrouche ont poussé, en 1990, des journalistes du secteur public à se lancer dans la création de leurs propres journaux, mais un grand potentiel de journalistes est demeuré au secteur public. Des journalistes étaient même convaincus qu’ils pouvaient résister à la concurrence et assurer une presse publique de qualité. C’est ce potentiel qui a été dilapidé, non par le simple fait de l’existence d’une presse privée, mais par l’excès de contrôle du pouvoir. Réduire la presse publique à un outil de communication du pouvoir ne lui donnait aucune chance face à une presse privée qui s’affranchissait de la vieille manière de faire les journaux. Même si beaucoup relativisaient l’indépendance de cette presse privée, il y avait une manière d’aborder le métier qui rendait les écrits protocolaires de la presse publique absolument non comestibles pour un lectorat qui découvrait autre chose. Ce qui s’est joué durant les années qui ont suivi l’ouverture de 1990 est la possibilité même d’asseoir une presse publique ouverte sur la société et les courants politiques à qui l’on a accordé la légalité. Cette question était en débat entre 1990-1992 où la presse publique et même les médias audiovisuels ont tiré leur épingle du jeu en devenant des espaces pour l’information et le débat pluraliste. Mais ces avancées ont été définitivement remises en cause avec la crise et l’affirmation d’un monopole exclusif du pouvoir sur la presse publique. Mais c’était, du moins pour la presse publique, un monopole rendu totalement bancal par l’existence d’une presse privée plus offensive.

La perte du poids de la presse publique tient essentiellement à ce «monopole» qui, au final, a largement ruiné les capacités des journaux à faire à la concurrence des journaux privés. La séparation des journaux publics de l’impression n’est pas une cause du déclin des journaux publics, elle en a été surtout le révélateur. Il n’est donc pas inutile de le rappeler. La «mise à niveau» des journaux publics étant à l’ordre du jour du ministre, il est bon de rappeler que leur «déclin» ou leur incapacité à faire face à la concurrence est fondamentalement d’ordre politique. Même dans l’hypothèse où l’Etat décide de donner plus d’argent aux journaux publics pour attirer de bons journalistes, il n’est pas évident qu’ils puissent remonter la pente. Car l’on peut avoir de bons journalistes sans que cela donne nécessairement un bon journal. Un journal a bien entendu besoin de professionnels et de moyens mais ceux-ci peuvent être sans effets s’ils continuent à être confinés dans ce qu’un ancien ministre de la Communication a appelé la «ligne éditoriale de l’Etat».

La presse privée, avec toutes ses faiblesses et avec toutes les contraintes du contexte politique, n’a pas grand-chose à craindre de journaux publics confinés dans l’information protocolaire. C’est dire que la «mise à niveau» des journaux publics peut difficilement être limitée à la question des moyens. Il y a la question politique qui demeure fondamentale. Et qui ne semble pas près d’être résolue positivement si on l’extrapole au renouvellement du niet à l’ouverture du secteur de l’audiovisuel. Sans doute, les pouvoirs publics trouvent-ils dans le déclin de la presse publique par rapport à la presse privée, une raison de ne pas «ouvrir» le secteur de l’audiovisuel et de ne pas suivre ce qui se passe chez notre voisin marocain. Pourtant, la réalité de tous les jours montre que le monopole de l’ENTV est déjà battu en brèche par les chaînes arabes et françaises que les Algériens reçoivent. Certaines chaînes comme BRTV ciblent directement un auditoire algérien avec des émissions politiques qui n’existent plus sur les chaînes publiques. Le monopole est contournable et sans doute le sera-t-il. A l’avenir, on risque peut-être de découvrir que le seul effet du monopole est d’avoir poussé à la création, ailleurs qu’en Algérie, de chaînes de télévision ciblant l’auditoire algérien et maghrébin. Avec le risque d’assister au remake du match perdu dans les années 90 par la presse publique face à la presse privée.

 



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