CULTURE DE LA PAIX La Tradition universelle, René Guénon




CULTURE DE LA PAIX  La Tradition universelle, René Guénon
René Guénon, Abd al-Wâhid Yahyâ, grand intellectuel musulman d’origine française (né 1886 à Blois, mort en 1951 au Caire), est un penseur exceptionnel. Auteur d’une trentaine d’ouvrages portant sur la métaphysique, la tradition universelle, la mystique et l’islam, il a marqué les débats intellectuels durant le XXe siècle par son approche visionnaire au sujet de la spiritualité et du monde moderne. Il a bousculé nombre de préjugés et critiqué fortement les dérives du matérialisme : “Toutes les supériorités dont se targuent les Occidentaux sont purement imaginaires, à l'exception de la seule supériorité matérielle ; celle-là n'est que trop réelle, personne ne la leur conteste, et, au fond, personne ne la leur envie non plus ; mais le malheur est qu'ils en abusent” (Orient et Occident). Ses ouvrages les plus célèbres s’intitulent Orient-Occident (1924) ; La crise du monde moderne (1927) ; Symbolisme de la Croix (1931) ; Le règne de la quantité et les signes des temps (1945) ; Initiation et Réalisation spirituelle (1952).

Initiation à la voie mohammadienne
Après de nombreux voyages et une riche expérience dans différentes écoles initiatiques, intellectuelles et ésotériques, y compris hindoues, il découvre l’islam et le soufisme au Caire en 1930, où il se marie avec une pieuse et noble Égyptienne. Il terminera sa vie comme savant musulman engagé dans l’enseignement de la voie mohammadienne. Il mettait l’accent sur la gnose, la connaissance : “Toute connaissance implique essentiellement une identification ; on peut donc dire que plus un être connaît, moins il y a pour lui d’"autre" et d’"extérieur", et que, dans la même mesure, la possibilité de la peur, possibilité d’ailleurs toute négative, est abolie pour lui...” (Initiation et Réalisation spirituelle).
Il avait une vision large, fondée sur l'unité des traditions spirituelles de l'humanité. Il s’épanouit dans le monde musulman. Il constate avec certitude que l'esprit traditionnel, la religion au sens universel, est préservé en Orient à travers l’islam, “boussole infaillible”. Il critique aussi la pratique formelle et superficielle de la religion, qui oublie l’essentiel, qui est l’intériorité : “Il ne faut pas se le dissimuler, ceux mêmes qui se croient être sincèrement religieux n’ont, pour la plupart, de la religion qu’une idée fort amoindrie ; elle n’a guère d’influence effective sur leur pensée ni sur leur façon d’agir ; elle est comme séparée de tout le reste de leur existence” (Symboles de la science sacrée).
Guénon était relié spirituellement à l’école du droit malékite et à la voie soufie shadhily, depuis la tradition de Junayd jusqu'à Ibn Arabi, cheikh El-Akbar.
Il avait comme repère le cheikh Abderrahmane Alish El-Kébir, d’origine algérienne, cheikh de la tarîqa shadhiliya en Égypte et cheikh des malékites à Al-Azhar, savant ayant un lien avec l’héritage spirituel et moral de l’Émir Abdelkader Al-Djazaïri. Guénon lui dédia en 1931 son ouvrage Symbolisme de la Croix : “À la mémoire vénérée du cheikh Abderrahmân Elîsh El-Kebir, el-âlim, el-malki, el-maghribi à qui est due la première idée de ce livre. Miçr El-Qâhirah 1329-1349 H.”
Tout en étant controversé dans des milieux intellectuels européens, ayant perdu le sens de la tradition primordiale, l’influence de cheikh Guénon fut grande dans les milieux intellectuels les plus diverses, y compris chez des auteurs comme André Gide et Antonin Artaud. Cheikh Guénon Abd al-Wâhid Yahyâ fut apprécié et aimé par l’Orient et les musulmans. Il reçut une vraie reconnaissance spirituelle, éthique et intellectuelle.
Les savants et les maîtres soufis le respectaient. Il était devenu une référence : on l'appelait le “cheikh”.

Il reprochait à la mondialisation l’oubli des hautes valeurs spirituelles et l’éparpillement, l’absence d’unité et de cohérence : “La conséquence, paradoxale en apparence seulement, c'est que le monde est d'autant moins "unifié", au sens réel de ce mot, qu'il devient ainsi plus uniformisé…” (Le règne de la quantité et les signes des temps).
Un des grands savants et soufis de l’époque, Abdelhalim Mahmoud, devenu plus tard cheikh d’Al-Azhar (1973-1978), était son ami depuis 1940. Ce dernier a écrit un livre d’hommage à Guénon, ainsi qu’à trois autres sages, dont son maître spirituel, intitulé Amis de Dieu, paru en France en 2007 sous le titre René Guénon, un soufi d'Occident. Cheikh Abdelhalim Mahmoud le présente comme un musulman initié et de haute qualité. Il enseigna l'œuvre de Guénon et assista à ses funérailles.

Pont entre l’Orient et l’Occident
Des intellectuels européens vont devenir musulmans et s’initièrent à la mystique ou à son approfondissent lors de la découverte de l’œuvre de Guénon. Tels l’Anglais Martin Lings, le Roumain Michel Valsan et l’Allemand Frithjof Schuon.
Cheikh Guénon était rigoureux et fidèle aux principes ésotériques fondamentaux de l’islam. Il n’hésitait pas à critiquer l’un de ses disciples qui pouvait dévier et verser dans le spiritualisme ou le relativisme. Il se méfiait des mondains qui ne comprennent pas les conditions et finalités de la pratique spirituelle : “Il est naturel que toute ascèse, ou toute règle de vie visant à un but spirituel, revête aux yeux des "mondains" une apparence d’austérité, même si elle n’implique aucunement l’idée de souffrance, et tout simplement parce qu’elle écarte ou néglige forcément les choses qu’eux-mêmes regardent comme les plus importantes, sinon même comme tout à fait essentielles à la vie humaine, et dont la recherche remplit toute leur existence” (Initiation et Réalisation spirituelle).
Aujourd’hui, ses héritiers spirituels, des soufis, nombreux à travers le monde, perpétuent sa pensée éclairante et mystique, un humanisme spirituel authentique. En France, le fils de Michel Valsan perpétue la recherche et diffuse une revue sur les sciences sacrées, et des auteurs convertis, comme Denis Gril, Éric Geoffroy et Charles André Gillis, étudient le soufisme en transmettant avec persévérance sa culture au public dans le contexte paradoxal de notre temps.
En Algérie, des auteurs comme Abdelbaki Meftah, Zaïm Khenchelaoui et Mohamed Atbi, éditeur éclairé, œuvrent pour faire connaître les penseurs et maîtres du tassawwuf, comme la pensée du cheikh Guénon. Le fils prodige de Guénon Abd al-Wâhid Yahyâ, qui vit au Caire, est disciple de la tarîqa algérienne El-Belkaidiya et s’occupe avec fidélité de l’œuvre livresque de son père, traduite dans une vingtaine de langues.
Sa méthode était limpide, orthodoxe et authentique. Il appelait à respecter les préceptes religieux exotériques, comme condition pour les approfondir et accéder à l’ésotérisme, c’est-à-dire parvenir à la profondeur de la Loi en l’appliquant : “Il est admissible qu’un ésotériste ignore l’ésotérisme, bien qu’assurément cette ignorance n’en justifie pas la négation ; mais, par contre, il ne l’est pas que quiconque a des prétentions à l’ésotérisme veuille ignorer l’exotérisme, ne fût-ce que pratiquement, car le "plus" doit forcément comprendre le "moins"” (Initiation et Réalisation spirituelle). À l’heure du dialogue de sourds entre l’islam et l’Occident, relire Guénon est édifiant.

M. C.
Mustapha Cherif est professeur des universités, lauréat du prix Unesco du dialogue des cultures. Auteur d’ouvrages, dont La communauté médiane, éditions Dar Houma, Alger,
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