| TLEMCEN et ramadhan | Postée par : laperledumaghreb Date : 06/10/2008 Ecrit par : Bekkaï Allal Source : Quotidien d'Oran
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| Tlemcen n’est-elle pas la ville de la tradition, la cité aux trente-trois minarets ? N’estelle pas habitée, entourée et gardée par une gamme fort étalée de saints et de mausolées ? Lorsqu’on évoque la ville de Tlemcen, l’image qui vient brusquement s’imposer à l’esprit reste incontestablement celle des monuments et sites historiques ainsi que autres «aw’lya» et qoubbas. Mais au-delà de ces reliques, Tlemcen possède d’autres particularités et d’autres traditions notamment durant le mois de Ramadhan, où la ville connaît une parfaite transmutation. Depuis les temps immémoriaux, le mois de Ramadhan est vécu à Tlemcen dans les mêmes traditions et dans la même ferveur. Nul étonnement, dès lors, à ce que toutes les fêtes et cérémonies ici donnaient lieu à mille scènes délicieuses de couleur locale, en l’occurrence durant le mois sacré de Ramadhan, notamment au sein des quartiers de la vieille médina, tels que El-Medress, avec ses dépendances qui donnent vers Ras El-B’har, Sid El-Yeddoun, derb N’idja, Bab Ali, Sid El-Djebbar, Bab Zir, R’hiba avec derb Sid El-Ouazzane et derb El- Fouqi, Bab El-Djiad avec Ars Didou et derb El-Qadi, Bab Sidi Boumediène, R’bat, Agadir, Sidi Yacoub, Sidi Daoudi, Bab El-Aqba, Riat El- Hammar, sans oublier El-Eubbad, Bab El-Hdid, El-Qalâa, Sidi Chaker, Aïn El-Hout, Ouzidane... Tous ces quartiers et villages indigènes affichaient le même décor traditionnel et baignaient dans la même ambiance festive et spirituelle. Et pour cause ! Le mois de Ramadhan était le plus grand évènement de la vie quotidienne tlemcénienne. Plusieurs mois à l’avance, on en parlait. Dès radjeb, nos vieilles mères, comptant sur leur doigts, disaient : «Le mois prochain, c’est chaâbane, le suivant Ramadhan. Nous jeûnerons. Santé et paix sur nous.» Quinze jours avant l’arrivée du Ramadhan, on se prêtait à la traditionnelle Chaâbana (en référence au mois de Chaâbane) à travers des visites familiales roulantes dites «darate», marquées par le copieux couffin de légumes qu’on offrait à cette occasion aux parents nécessiteux, notamment les veuves. Les aubergines étaient très prisées, en vertu de l’adage tlemcénien «El-brania fi dar El-Klouche fama» (c’est un prestige que de manger un ragoût d’aubergine chez la famille Klouche), se rappellera feu Ba’Hammou Abbas lors d’une émission radio (Tlemcen FM), «Tilimcen ayam zamène ». Ce vieil artisan évoquera également, avec son accent typique, les festins organisés dans le site bucolique d’El-Ourit. Il arrivait enfin ce mois tant attendu. A quelques jours du mois de jeûne, une activité intense règne au centre-ville. Nos veilles mères n’oubliaient jamais de renouveler à cette occasion les ustensiles de cuisine. Ainsi El-Medress et El-Mawkef étaient tout indiqués à cet effet. On s’approvisionnait de chez Dekkak (poterie), Saïdi (ferblanterie), Bentchouk (céramique) et Abbès (articles de sparterie comme la t’biqa, plateau en alfa, et l’indispensable couscoussier pour l’étuvage)
Assurément, nulle ville en Algérie mieux que Tlemcen n’aura maintenu les coutumes, les fêtes religieuses et en général toutes les cérémonies publiques et privées dans le cadre ancien, avec toute la philosophie et toute la pratique qui se rattachent aux choses de l’Islam. nettoyage de fond en comble des chambre «n’fid» et le badigeonnage du patio étaient aussi de mise pour l’accueil de l’illustre «hôte», tradition oblige. Les rideaux «hdjoub Benkalfat» et la literie des alcôves (couvertures, couettes, tapis ou natte) étaient remplacés ou lavés pour la circonstance. Destination : Saf-Saf, El-Ourit ou Diar Essaboune à Bab el-Qarmadine. Ceci côté cour (matériel). Côté jardin (immatériel), tout le monde était prêt pour le jour J, c’est-à-dire au rendez-vous de l’astre des nuits. «Celui qui observera la lune jeûnera un mois», répétait-on solennellement. Ce qui expliquait l’effervescence qui régnait dans la ville à la veille du jour du doute. Jamais coucher de soleil n’était attendu avec une aussi grande impatience. Autrefois, nous racontera non sans nostalgie El-Hadj Bensenane, l’illustre imam de la mosquée Sidi El-Yeddoune, la station dite d’El- Koudia, appelée à l’époque Aïn El- Moudjadala (la source de la polémique), constituait un site de prédilection extra-muros pour l’observation de la jonction de la lune. Là, un majestueux cheval barbe, harnaché pour la circonstance, attendait son cavalier, en l’occurrence le messager, pour le prendre jusqu’en haut de la dite colline légendaire, d’où ce dernier envoyait, à l’instar des Indiens d’Amérique, les signaux de fumée annonçant le Ramadhan. Voilà un exemple fort intéressant de «point haut «(relais militaire stratégique) initié alors par roi almohade Abdel Moumen Ben Ali El-Koumi. Plus tard, ce fut le pittoresque village de Zelboune qui prit la relève en la matière : «Zelboune hach’date» (a failli), allusion à la précieuse nouvelle qui tardait à parvenir à la population de Tlemcen (version paraphrasée, en guise de dérision, de la fameuse défection politique). Quant à la situation intra muros, elle se caractérisait par un branlebas de combat, notamment au niveau de la place d’El-Medress. Une véritable touiza «médiatique» s’organisait spontanément, tacitement pour la circonstance. El-Hadj Abdesslem Lachachi, homme de grande culture, industriel de son état, nous relatera à ce sujet : «On se pressait devant le bureau du mufti Bendahmane (suivi de cheikh Senouci Abdelkader) qui siégeait au niveau de Djamaâ el-Kebir (la Grande Mosquée), assisté pour la circonstance du cadi Douadji (représenté éventuellement par un «adel»), chargé pour sa part de la validation juridique des témoignages des témoins oculaires. Dans ce contexte, El-Hadj Mohamed Lachachi, négociant à la rue Khaldoun, et le docteur Kara, tous deux notoirement connus à Tlemcen, étaient pour leur part instamment sollicités dans ce cadre, car ils possédaient le... téléphone, un appareil rarissime, qui leur permettait, grâce à leurs relations personnelles ou professionnelles, de consulter, de s’informer auprès de leurs correspondants résidant dans d’autres villes, d’autres régions du pays, toujours selon notre interlocuteur. Auparavant, et lors de la prière du vendredi précédant la nuit du doute, l’imam de Djamaâ el-Kebir (à la tête duquel se succéderont par la suite Hadj Benosman, qui fut assassiné dans sa maqsoura lors des massacres du 4 juin 1957, et Moulay Benabdellah), Si Hmida Hadjadj donnait le ton en invitant les fidèles à observer ce rituel, à savoir l’observation de la lune. Nonobstant, dès 1946, et avec l’avènement de Radio-Alger, la population était informée via les ondes par la grâce de l’«officiel» centre de Bouzaréah. Des «échos» parallèles continuaient cependant de parvenir de Ouargla, Bou Sâada, pour tempérer un tant soit peu le scepticisme ambiant (culturel et cultuel) des croyants. Dès la confirmation de la date «sacrée», le crieur public (berrah) entrait en action en répercutant la nouvelle à travers les quartiers de la ville, notamment la vieille médina. La voix «off» rôdée des Belkaïd, Bali et Alaoui pénétrait gracieusement dans les demeures, rompant l’état d’expectative. Les mosquées, qui bénéficiaient d’une toilette particulière effectuée par les soins de la municipalité ou prise en charge par les bienfaiteurs, s’apprêtaient à accueillir les prières surérogatoires, c’est-à-dire les tarawih que dirigeait Si Mansour, ainsi que le « tahadjoud». La Grande Mosquée, notamment, abritait des «colonnes» (cours de charia et de fikh donnés en arabe dialectal) après la prière de dohr, dont celle animée par cheikh Larbi El-Hassar. Une retraite de dix jours - dite I’tiqaf - était observée par certains fidèles qui restaient à ce titre cloîtrés dans l’enceinte de la mosquée suscitée, absorbés par la lecture du Coran ainsi que les «nafilate». A travers tous les foyers, les femmes se rencontraient au cours de la soirée pour préparer une pâte roulée appelée « m’qatfa», tout en fredonnant le fameux chant de « Tamtam Ya Tamtam, Yadjamaâ Sidi Ramdane». N’échappant pas à ce rituel, cette traditionnelle pâte de «langues d’oiseaux» était préparée une semaine à l’avance ou quelques heures avant la cuisson, filée avec le bout des doigts experts des grands-mères, les «drihmate» ou «tarechta» cohabitant en alternance avec la chorba ou la hrira (prisée chez les familles koulouglies). Dans le périmètre de la vieille médina, plus particulièrement à El-Medress (où était situé le marché indigène) et la souiqa, les mères de famille ne rataient pas l’occasion d’acheter les épices et les herbes aromatiques de province, notamment «el-qousbour» (persil frisé) pour le chorba ou la hrira spécial Ramadhan. On faisait ses provisions de thé, café, épices, condiments et conserves (tomates et poivrons). Le mortier avec son pilon (mehrez) était à l’honneur pour la mouture des («qraïss») pour l’obtention de l’indispensable «yebzar». Le pain de seigle «zraâ» et le «matlou» étaient préparés à la maison. Les galettes de pain de mie décorées d’anis (sanoudj) et badigeonnées de safran (zaâfrane) étaient expédiées au four (ferrane) du quartier chez les ammi Boumediène (Sid El-Djebbar), Boumédiène, La’mèche (Bab Ali), Dali Ali (Hart R’ma), Bendahma (derb El-Hadjamine), Boufeldja (R’hiba), Kherris (Bab El-Djiad), Benselka (derb Béni Djemla), etc., qui donnaient la veille un bon coup d’entretien à leur four pour assurer une bonne cuisson aux galettes de pain de leur clientèle. Les sorbets «charbet», concoctés à base de citron, d’extrais d’eau de rose et de sucre, tenaient lieu de limonade traditionnelle. La boisson «gazouze», «L’Exquise » de Rahmoun aurait été une hérésie (alimentaire) à table. Le ragoût aux marrons «qastal» était un plat très prisé, aux côtés des pruneaux ou des raisins secs en guise de «z’yada». On préparait même à cette occasion des couronnes de gimblette, «kaâq». Quant à la fameuse z’labia, elle provenait de chez Tounsi, de la rue Belle-Vue, ou de chez Benaouda Kaïd Slimane, installé à la rue Benziane (là où l’auteur de ces lignes est né et a grandi), sans oublier les Dali (rue Lamoricière, en bas du cinéma Colisée), Chiboub (souiqa), Djziri (El- Hartoun), Khodja Bacha (Bab el- Hdid), Belatri (El-Medress), Benabbou dit «Sordo» (El-Medress), Ennedroumi (rue Kaldoun), ainsi que Sbaïhi (rue Benziane) et Feroui (Bab Ali) qui vendaient en alternance la zalabia et le karen. A ce sujet, il faut savoir que la zalabia, une confiserie d’origine andalouse, est une spécialité turque, selon le professeur Mahmoud Kahouadji, qui nous citera trois anciens fabricants koulouglis, en l’occurrence Dali, Khodja Bacha et Sbaïhi. Quant à la «hrissa» (spécialité chamia), une seule adresse pour l’acheter : le kiosque de David (un commerçant de confession juive) situé sur la place de la Mairie, se rappellera le libraire El- Hadj Sari Djillali. Après l’indépendance, c’est Mokhtar (Haïcha) qui vendait cette pâtisserie traditionnelle à côté du café Tizaoui, au niveau d’El-Medress. Pour la confiserie orientale «halwet Miliana» (halva turque), on allait s’approvisionner chez les Tabet Aouel (Moulay Ali, Benseghir et Belhadj) à El- Medress (rue Pomaria). Jadis, le mois de Ramadhan était vécu beaucoup plus en communauté dans des maisons traditionnelles, à l’exemple de « Dar Sbitar» (maison Kara à Bab El-Hdid, et plus exactement à derb Ouled El-Imam (ndlr), décrite par l’écrivain Mohammed Dib dans son célèbre roman autobiographique « La Grande Maison»(1952). Comme Dar Sbitar, il y en avait des centaines à Tlemcen. On peut citer dans le quartier d’El-Medress Dar El-Bekkaï, Dar El-Haddam, Dar Benmrah, Dar Kouider Saïb, Dar El-Ghosli, Dar Korti, Dar Bentabet, Dar Sekkal, Dar Ould Abbès (maison familiale du ministre), Dar Allal El-Haddad (le prestigieux commissaire)..., à R’hiba Dar Chahba, Dar M’red, Dar Bali, Dar Nedjar, Dar Meziane, Dar Benkazi, Dar Bouali, Dar Chaïbdraâ, Dar Lagha, Dar Benkalfat, Dar El-Korso..., à Hart R’ma Dar Dali, Dar Fardeheb, Dar Tabet, Dar Benchenafi, Dar Chaouche Ramdane, Dar Kheira Bent Benseghir (où Bouteflika, tout enfant, venait passer ses vacances), etc. Des familles entières vivaient en communauté. La plupart des maisons étaient dotées de puits trônant au milieu de l’édifice qui sont nettoyés par des ouvriers marocains en contrepartie d’un repas. La précarité des conditions sociales imposait ce mode de vie. Dans ces quartiers, les familles ne vivaient pas toutes dans le farniente. Les produits de première nécessité étaient achetés chez les Ammi El-Mesli, Ben Aboura, Hadj Bendraâ (Bab El-Djiad) ou Belkhodja, Si Djelloul Bentabet (rue Benziane), Ammi Mlouka et Ba’Benamar (Bab Ali) qui accordaient crédit, tout en mentionnant dans leur petit carnet rouge à ressort les produits pris par leur clientèle. L’increvable Boufeldja tenait lui un four traditionnel à R’hiba, jouxtant le sanctuaire de Sid El- Mazouni. Tôt le matin, il découpait et rangeait des morceaux de bois pour son four. Boufeldja avait une drôle de façon de dire « echwalda» (l’argent) en raison d’un défaut de langue. De l’autre côté de R’hiba, Ammi Omar tenait lui une carrosse de «karen », (un gratin au pois chiche), alors que son alter ego Sbaïhi était installé à El-Medress. Avant la rupture du jeûne, des enfants formaient une file interminable devant nos deux «restaurateurs» ambulants, tenant entre les mains une assiette pour acheter ce mets d’origine espagnole (kalenti signifie chaud, d’où «el-hamia» chez les Oranais). En guise de « bonus», Ammi Omar ou Sbaïhi offrait à ces jeunes une « abassia», un morceau gratuit du fameux gratin. On n’oubliera jamais sur ce registre «Papa» (casse- croûte chez Papa) et son frère (Boughazi) de R’bat, Feroui de Bab Ali et Sahraoui (frère de Omar) d’El-Blass... A propos de dégustation, ce qui poussait les enfants à rompre le sommeil pour prendre part au s’hour, c’est le «qarqouch», cette croustillante «galette» gisant au fond du tadjine (plat en terre cuite), de seffa (qu’on mettait sur des braises à feu doux juste après le f’tour), que ces derniers adoraient racler avec leur cuillère en bois. Le dit plat de couscous au beurre «smène essahra» (conservé dans une outre appelée «oukka» ou celui dérivé du lait de vache) et aux raisins secs, était chauffé sur des braises (brasero) juste après le ftour. Le lait caillé (ou petit-lait) s’obtenait au moyen d’une outre en peau de chèvre ou d’un récipient de ferblanterie; sinon on se le procurait de chez les laitiers ruraux de Béni-Snouss installés devant Jamaâ Sidi El-Benna ou Ba’Omar de Sid El-Djebbar. La rupture du jeûne «adhan eliftar » était annoncée concomitamment par le muezzin (marguillier), la sirène juchée sur le toit de l’hôtel de ville d’El-Blass et une salve de coups de canon (medfaâ) tirés à partir du plateau de Lalla Setti El-Hadja Mansouria évoquera pour nous ce moment chargé de «suspense» : assis sur une «a’tata» (margelle ou rebord) devant Djamaâ Sidi El-Yeddoun, nous guettions, filles et garçons, le muezzin, cheikh Benmansour. Dès qu’il apparaissait en haut du minaret, nous criions à l’unisson : «Haoua tla’ elmou’addane ! Haoua tla’ el-mou’addane!». A quelques minutes de la rupture du jeûne, tout le monde était accoudé sur les remparts «d’essor» de R’hiba ou la place d’El-Medress pour entendre le signal du medfaâ. Après le ftour, des grappes de jeunes se dirigeaient vers le centre-ville pour occuper une bonne place au café de la JSMT ou au «Café Riche» et s’adonnaient à leurs jeux de cartes favoris, tandis que les enfants se donnaient à coeur joie aux jeux, notamment le «carnaval» masqué, le visage enduit de marc de café (telwa) ou couvert d’un masque acheté chez «Djillali cycliste» (Kara) de Bab El-Djiad. On se ruait vers les dédales pittoresques de derb N’idja, derb Si El-Djebbar, derb Sensla, Ras El-B’har, Ars Didou ou derb El- Kadi. On s’enivrait de la mélodie irrésistible de cette chanson fétiche: «A’ tchico marinazoudj kilos faréna ! A’ tchico marina, zoudj kilos faréna !», en parcourant les venelles entrelacées de la vieille médina. Leurs aînés amateurs de jeux de société se donnaient quant à eux rendez-vous au pittoresque café «Romana» (décrit par Mohammed Dib dans «La Grande Maison») de la rue Basse pour des parties de dominos, agrémentées d’un thé à la menthe préparé par Ammi Zoubir (Khelil), ou au café Bensalem d’El- Medress pour la ronda en écoutant les langoureuses chansons (disques) de cheikha Tetma aux côtés des cafés Douidi, Tizaoui, L’Espérance, Benkazi (Blass), Kazi (Tafrata), Tchouar (Bab Sidi Boumediène)... A la rue Basse et sur la place légendaire d’El-Medress, c’est pratiquement le même décor. Les enfants, au moyen de la «roulma» (genre de planche à rouler qui repose sur des roulements à billes, un jouet «automobile» qu’on retrouve même en Amérique latine et qui est «exporté» dans certaines cités maghrébines en France), dévalaient la rue Benziane, Bab El-Djiad, R’bat, El-Qissaria ou la pente du cinéma Le Colisée où Charlot (qui habitait Boudghène), un autre repère de Tlemcen décédé dans l’anonymat le plus complet, exposait sur les abords du trottoir des livres, des bandes dessinées du genre «Akim», «Zembla», «Blek le Roc»... ou vendait occasionnellement des billets de cinéma au noir quand la salle affichait complet (peplum, western...). En face, à côté du café bar La Coupole, l’inamovible Briyedj (Bendimered), le vendeur de jus de citron, l’été, baignant dans de la glace (dont il achetait des blocs à la rue de la Paix) («adrab lim rak m’serkel», dixit Briyedj, allusion à une descente de paras français), et «homoss kemoune», l’hiver (pois chiche cuit à la vapeur), vantait son produit dans une ambiance bon enfant... Aujourd’hui, Tlemcen a perdu complètement ce beau décor, même «Qahouat Erromana» (café traditionnel) qui était tenu par Ammi Zoubir a fermé ses portes pour devenir à son corps défendant un dépôt pour les trabendistes, alors que les cinémas Rex, Le Colisée et Lux, qui sont dans un état de délabrement avancé, ne sont devenus que de vieilles reliques comme les épaves du «Titanic» qui somnolent dans les profondeurs de l’Atlantique, au moment où El-Medress abrite dans l’anarchie la «bourse» du pain de maison, alors que Blass El-Khadem, El-Qissaria et Sidi Hamed sont pris en otage par le trabendo et que R’hiba est littéralement investie par les (taxis) clandestins... Trêve de jérémiades nostalgiques et revenons à Ramadhan fi zamane. Quant à l’appel au shour, c’est toujours le mou’addane (muezzin) qui se chargeait de cette tâche, contrairement à certaines régions, comme Hennaya où c’était un crieur public (ou berrah) (appelé neffar au Maroc et saharati en Egypte), qui réveillait les gens pour se sustenter avant la rupture du jeûne. Ainsi, une heure avant l’«imsek» (soit l’adhan du sobh), cheikh Bendi Allel de Djamaâ El- Yeddoun ou Si Chaïbdraâ de Djamaâ El-Kebir psalmodiaient les appels répétés à la prière : «Qoumou qoumou ! Hada oua’at elkheir djaquoum, li sala, sala rassoul, ouana l’a dellal el-kheir, oula djenna ma’ha ya djri, ya djri, oua Allah lima sala el-fedjr ma ya chroub mine maha...». D’autres chants profanes figuraient au répertoire ramadhanesque des enfants, tels que «Ya wekkal ramdane, ya khasser dinou», vociféré par les enfants à celui (ou celle) que l’on surprenait à rompre sans motif légitime le jeûne sacré du Ramadhan, ou «Tamtam ya tamtam, ya djamaâ sidi ramdane...». Ainsi que «A’ tchico el marina...». Pendant ce temps-là, les soirées musicales battaient leur plein avec cheikh Larbi Bensari au café Benhadj Allal, son fils Redouane au Marhaba et Hadj Benguerfi, dit Azizou, au café Andalou, puis La Coupole. Après l’indépendance, le café de l’Espérance accueillait Nekkach Nedroumi avec son fameux guénibri, celui du marché Mellouk, l’hôtel El-Moghreb cheikh Benzerga, le café Kazi de Tafrata cheikh Brixi avec Benkbil. D’Oudjda (Maroc) étaient conviés les chouyoukh tels Salah, Moulay El-Habib, Bouchnak... C’étaient les lieux de (pré)dilection des vieux après les taraouih. On n’évoquera jamais assez les «qaâdate» conviviales et les «mamawil» mélodieux au luth avec l’inénarrable boute-en-train Hadj Baba Ould Fréha de Triq Ettout. Une communion entre le spirituel et le temporel, une cohabitation du sacré avec le profane... D’Alger, se déplaçaient à cette occasion la troupe théâtrale de Bechtarzi ainsi que Serri pour des spectacles au cinéma Colisée ou au Lux (ex- Mondial). Que ce soit au cinéma Le Colisée, Lux ou Rex, c’est le même décor magique et envoûtant qui était offert quotidiennement. Par ailleurs, le premier jeûne d’un enfant, une sorte de baptême de carême, donnait lieu à un cérémonial particulier : tenue traditionnelle: «qachabia et araqia» pour le garçon et «caftan chedda » pour la fille. Et les voilà partis pour une longue tournée chez les voisins et auprès de la famille (proches parents) qui ne se montraient pas avares en congratulations, baisers et autres récompenses (argent) en pareilles circonstances. A cette occasion, le studio Meghelli de la rue Clauzel ou celui de Jouve (Zmirli) de la place des Victoires étaient des passages obligés pour immortaliser ce baptême de jeûne. En ce mois de piété et de compassion, la solidarité n’était pas un vain mot. Et pour cause. Dar Sidi-Belhacène El-Ghomari, qui abritait le fabuleux «qaout el-qouloub» (resto du coeur), constituait sans conteste le centre caritatif névralgique de la capitale des Zianides. Tous les dons des bienfaiteurs, en l’occurrence les repas, étaient dirigés vers la rue des Sept Arcades. De là, des bénévoles les distribuaient à domicile aux familles indigentes dans une dis- Tlemcen La zalabia de Sordo, la chamia de David et le medfaâ de Lalla Setti Suite et fin crétion totale et un respect de la dignité, éthique philanthropique oblige, selon M. Baghli Mohamed, chercheur en legs immatériel. Après l’indépendance, cet hospice a abrité un restaurant (cuisine) destiné au «a’bir çabil» (voyageur de passage à Tlemcen), géré par des volontaires du CRA sous la houlette de l’infatigable Si Merzouk. Même les pauvres «bougres» comme Hamou, Salamane, Nori d’El-Eubbad, Salah «Laqat Soualah», Tchao étaient pris en charge durant ce mois en recevant des offrandes. Même le médecin français d’origine grecque Foutiadis, dont le cabinet trône à hauteur de Bab El-Djiad, soignait gratuitement les démunis pendant ce mois de jeûne. Il y avait une sorte de solidarité collective qui n’était pas un vain mot et n’avait pas besoin d’être «institutionnalisée» pour venir à bout de la précarité qui était la particularité des citoyens d’alors. Les fellahs d’El-Ourit, OUZIDANE, Aïn El-Houtz, Sidi Daoudi participaient eux aussi à cette «touiza » alimentaire spécial Ramadhan en offrant généreusement mais discrètement des légumes ou des fruits aux pauvres. Les commerçants de Bab Sidi Boumediène, El-Mawkaf ou El-Medress baissaient les prix des produits alimentaires ou vendaient au prix d’achat, faisaient crédit à leurs clients nécessiteux ou épongeaient carrément leurs dettes à cette occasion. Un élan de solidarité sans pareil. Une véritable communion dans la charité. Le Ramadhan était ponctué par deux «nefqas» (aumône), celle dite nefqat «Ennass», intervenant le quatorzième jour (moitié) du mois sacré, et celle du vingt-septième jour, coïncidant avec Leilat el-Qadr». La première, correspondant à peu près à la fête patronale waâda, était marquée par des aumônes, les distributions de viande et de semoule aux pauvres. Une «sadaqa» en fait en l’honneur des morts récents de la maison, se traduisant par ailleurs par des visites au cimetière Sidi Senoussi. Sur le plan culinaire (gastronomique), le repas de l’iftar était marqué par un menu spécial dit «hlou» (ragoût aux coings, marrons, prunes ou raisins secs). La seconde fête était célébrée dans la piété et le recueillement. En dehors des aumônes et des sacrifices ordinaires, les Tlemcéniens faisaient cette nuit-là brûler dans les maisons des parfums de sept espèces différentes, dits les «sbâa bkhour» (les sept parfums), contenus dans de petits cornets de papier, achetés au Mawkaf (la place de la Sikak) ou à la rue Khaldoune, chez les apothicaires (herboristes) nommés Nedjar, Baba Ahmed, Dekkak, Sekkat... C’était la pâture (jawi) donnée aux génies malfaisants, les djenoun, appelés par euphémisme «el-moumnine» (les croyants) et «mosslimine» (les musulmans) ou «hadouq eness» (ces gens-là), affamés depuis un mois qu’ils étaient enchaînés par les anges et enfin rendus à la liberté, pour qu’ils ne fassent aucun mal aux gens de la maison. Les plus superstitieux attendaient candidement que le ciel s’ouvre cette nuit-là, dans l’espoir de «découvrir» leur destin. Les zaouïas n’étaient pas en reste. En effet, les Habriya de Sid El-Djebbar, El-Alaouiya de Hart R’ma (rue des Forgerons), Derkaouiya (cheikh Ben Yellès) de Arss Didou, Qadiriya de derb Sebbanine, Mamcha de derb Sidi Amrane faisaient «salle» comble, affichant complet cette nuit-là, où on achevait la récitation du Coran, c’est-à-dire «Khetm el-Qor’ane» du dhor jusqu’au sobh, soit en 24 heures. Cette fête «Nefqat sebaâ wa ouchrine» était, par ailleurs, propice à la circoncision des enfants. Destination : le salon de coiffure de Charif, le fameux barbier de la rue de Mascara (El-Qissariya), en face de derb Messoufa. L’acte chirurgical de notre «hadjam» (scarificateur) s’accompagnait invariablement du rituel (simulacre) de l’«oiseau» fictif : «Hawa zawech !», désignait-il d’un geste théâtral un point au plafond. Un dérivatif ou plutôt une diversion toujours efficace, puisque la circoncision s’opérait comme par enchantement, en un clin d’oeil. Charif fera un émule en la personne de Mahmoud Soulimane qui exerça au niveau d’El-Mawqaf. A cette occasion, la fête se faisait parfois en musique. Le soir ou le lendemain, les femmes amies de la maison venaient à leur tour voir le nouveau circoncis (el-mtahhar) et chacune lui remettait quelques pièces de monnaie destinées à la mère. On entendait de la musique, on dansait ou on regardait danser et la fête se terminait par des youyous stridents et des voeux genre «o’qba larassiya» (meilleurs voeux pour ses «futures » noces). La traditionnelle séance de henné faisait partie des préparatifs de la cérémonie : les pieds de l’enfant étaient badigeonnés de henné et la paume des mains frappée du «douro» symbolique contre le mauvais oeil. La dernière semaine du Ramadhan était consacrée, tradition oblige, à la préparation des gâteaux. On s’entraidait entre voisines ou entre parentes. Chacune mettait la main à la pâte, c’est le cas de le dire. C’était le credo de la twiza. Les «qobbas» se transformaient pour la circonstance en fournil. L’odeur de cuisson des maqrout, griwech et samsa s’exhalaient des maisons, envahissant les derbs, embaumant les moindres recoins du quartier. Quant aux qa’âk et ghroubiya, ils étaient portés sur des plateaux empruntés au ferrane du coin (ou sur des planchettes) au four banal du quartier dont le préposé prélevait tacitement à la fin de chaque cuisson une quote-part, pour vraisemblablement apprécier le goût des gâteaux et, par ricochet, le savoir-faire de chaque famille. N’oublions pas que le «terrah » était l’alter ego de la «tayaba» (préposée au bain maure) en matière de recommandations matrimoniales. Le parfum des gâteaux et les effluves de la cuisson rivalisaient avec l’odeur alléchante de la chorba. La meïda (table basse) commençait alors à montrer des signes de «carence », se dégarnissant de jour en jour, perdant son lustre initial des trois premières semaines. En bon astre, respectueux de l’alternance calendaire, le Ramadhan s’apprêtait alors à plier bagage pour céder augustement la place à son pendant festif, l’Aïd Sghir, qui aura lieu cette année le 1er Chawel 1429, correspondant au jeudi 2 octobre (le 1er jour du Ramadhan ayant été fixé le 2 septembre), selon le calendrier des correspondances «Mirath» (lunaire hégirien/solaire grégorien/ solaire traditionnel), établi par le professeur Si Mohammed Baghli, chercheur en legs universel...
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